Critique | Oklahoma Honey de Andrew Patterson | 2026
C’est avec un second titre aux relents de fable mythologique qu’Andrew Patterson (The Vast of Night, 2020) vient répondre aux interrogations que nous posaient certaines sorties récentes (The Mastermind, Kelly Reichardt, 2025)≠ sur l’état des mythes dans l’imaginaire états-unien. Si le titre d’exploitation en France — Oklahoma Honey — ne conserve pas les connotations western de The rivals of Amziah King, le film les investit sans jamais œuvrer dans un simple travail d’hommage. Amaziah (Matthew McConaughey), aurait pu n’être qu’un écho de cowboy réactualisé en gardien d’abeilles. Introduit par une synecdoque sur ses bottes, il gratte la mandoline et fait vivre les codes de l’Old West dans un contexte contemporain. Du Vol du grand rapide (Edwin S. Porter, 1903) au vol du (faux) bourdon, Oklahoma Honey capte un essaim d’instantanés — à l’instar des freeze frame lors du générique chanté — pour recomposer le tableau d’une communauté possible, à rebours de la représentation actuelle d’un pays fragmenté par le trumpisme.
Esprit de ruche
Après avoir aidé la police, qui enquête sur des vols entre apiculteurs locaux, Amziah renoue avec Kateri (Angelina LookingGlass), jeune femme native dont il a un temps été la famille d’accueil. Alors qu’il lui présente son rucher, le montage alterne les ralentis et les accélérés au sein des mêmes mouvements d’appareil. Imprimant à la caméra cette « danse des abeilles », que l’éthologie renvoie au mode même de communication desdits insectes, les effets de style d’Andrew Patterson manifestent l’action d’une logique cachée qui affleure à la surface du métrage. À l’image d’un fleuve dont le courant suit le lit qu’il occulte, Oklahoma Honey fait sentir une circulation dont les motifs remontent à la surface. Il pourrait ressembler au cours d’eau qu’emprunte Kateri pour récupérer des ruchers volés ; de Mark Twain (Les aventures de Tom Sawyer et Huckleberry Finn) à Faulkner (Tandis que j’agonise), le motif du fleuve charrie les objets mythifiés du Southern Gothic.
De ce genre littéraire, Oklahoma Honey reprend le Sud des Etats-Unis comme territoire mythologique, ainsi que son rapport à l’espace et aux moyens de le traverser — « on peut tuer un homme, mais pas lui voler son pick up ! ». La communauté, organisme malade dans Sanctuaire ou Le bruit et la Fureur, devient en cinéma vivant, force d’émancipation collective plutôt que d’enfermement. La mort soudaine d’Amziah en milieu de film fait alors basculer l’intrigue ; Kateri organise la riposte commune en soudant les marginaux et les précaires dans une suite d’aventures épisodiques à la limite du dysnarratif, unifiés par la ruche, autant motif communautaire que structure sous jacente. Le premier cadre de la hausse présente le bluegrass entonné par nos apiculteurs en chapeau et en bottes ; un second introduit le grotesque et l’humour noir lorsqu’un homme se fait litteralement scalper par une machine dans une ferme à abeille ; un troisième propose un commentaire métatexuel en comparant le malheureux, pourtant chic type et bon joueur de banjo, au gamin difforme de Délivrance (John Boorman, 1972).
La dimension collective du film appelle cette circulation, faisant de la ruche, plus qu’une forme agrégeant les références aux incarnations encore vivantes des mythes états-uniens, la structure politique du métrage. Il ne les revitalise pas seulement : la condition de cette renaissance tient dans leur désassemblage et reconfiguration en un portrait communautaire et utopique d’une collectivité capable d’inclure ses marges. Apiculteurs, précaires et repris de justice forment une micro-société tenue non par la propriété ou l’origine mais par l’entraide, à l’opposé — et peut être en réponse — à l’image contemporaine des Etats-Unis où les légendes se mortifient dans la réaction : où le western ne peut être plus que crépusculaire, les héros individualistes, et le Sud conservateur. Oklahoma Honey, par la réappropriation d’un imaginaire, ouvre la voie à la communauté et à ses possibles.
La ruche et les riches
La référence à la ruche recouvre un mythe bien plus profond, dépassant l’enjeu états-unien : celui de l’héritage des Lumières à l’aube du capitalisme. Bernard Mandeville écrivait en 1714 La Fable des abeilles, dont il tirait la conclusion que les vices privés contribuaient au bien public. Il estimait, à travers la métaphore de la ruche, que la consumation, qui allait bientôt devenir la consommation telle qu’on la comprend aujourd’hui, fournissait un travail nécessaire aux travailleurs. Leur jouissance et leur oisiveté permettraient de faire circuler l’argent entre les classes sociales. Les débuts du marché. Faire un film sur les grands propriétaires en développant le motif de la ruche est donc tout sauf anodin. Oklahoma honey ne travaille pas seulement les fictions collectives et nationales comme une ruche esthétique, il s’inscrit véritablement dans une refonte complète du divertissement capitaliste et de son idéologie, vers l’idée contradictoire d’une œuvre de genre grand public anti-néolibérale. Non pas seulement par la critique qui s’installerait dans le système lui-même à la De Palma ou à la Scorsese, mais en reformulant les codes des genres dont la constitution s’est spécifiquement fondée sur le concept de capital.
Le film de gangsters avec vol et braquage à mains armées, est, dans cette perspective, complètement retourné. Dans la première partie, le grand capitaliste mafieux qui réduit au silence les petites exploitations parce que sa position de magnat lui donne le pouvoir de se perpétuer. Dans la seconde, Kateri retourne le stigmate et reproduit la méthode, à partir d’actions illégales. Sauf que le lieu de transgression est déplacé : au-delà du rapport de classe inversé, il existe une différence fondamentale entre la violence de Dob et celle du collectif lésé. Le premier déploie sa puissance en l’instaurant sur la confiance monnayée et en détruisant la communauté de l’intérieur (puisque les liens ne reposent plus que sur la circulation des marchandises et des rapports de force). Lorsque la seconde est une violence anarchiste qui ne refuse pas la collectivité per se mais lui préfère une fondation plus organique (d’où la ruche). On peut donc faire un film de gangster complètement anar, ce qui n’est pas une évidence conceptuelle a priori. Vice public, vertu privée.
To bee or not to obey
La vis privée de la chaîne de montage n’est plus qu’une vis perdue dans une botte de foin. Quelle mordante ironie de filmer l’usine de miel de cette étrange famille recomposée comme le cinéma a toujours mis en scène l’homme et la machine au travail. Et ce, en plongée verticale, comme si notre regard ne faisait plus qu’un avec le corps technologique, qui ne voit que le séquençage des tâches et la sérialité des objets qu’il produit. Le tapis roulant a toujours eu ses affinités avec le défilement de la pellicule. Mais Oklahoma Honey transcende cet état de boucle infinie : c’est une chaîne de solidarité qui s’organise, qui, elle, ne peut qu’être dans un espace-temps défini, à échelle humaine dit-on. À ces scènes où la ruche tente de se remettre en marche fait écho celle où Kateri se retrouve dans l’énorme entrepôt de l’apiculteur véreux (chacun son insecte de prédilection), dont le corps massif se noie dans l’énormité des machines. Il paraît bien seul à devoir s’occuper d’une telle bestiole.
Et c’est de cette faiblesse dont Kateri va profiter pour se venger de la mort de son mentor : il n’a pas de colonie pour défendre ses arrières, qu’à cela ne tienne… Car Patterson a le bon goût de ne pas faire de morale. La loi de la jungle, oui, pour tous et par tous. C’est peut-être le seul moyen de rafistoler la communauté, figure fragilisée de l’individualisme capitaliste qui se referme sur la famille (quand bien même l’amour y est réel, en témoigne la douceur qui se dégage de Dob envers sa femme mourante, mais comme tout le reste n’est que business…).
Les deux séquences de rassemblement religieux autour d’un repas où chaque participant ramène sa spécialité maison sont à comprendre précisément dans cette perspective. Amziah expliquait ainsi à Kateri que chaque pitance témoignait d’une histoire individuelle très précise qui permettait d’éviter de s’aventurer dans des plâtrées hostiles. Ces rassemblements à haute teneur républicaine sont des lieux où la communauté se fait par la commensalité, mais une commensalité dévoyée, où chacun pioche selon ses goûts, dans des plats concoctés dans la solitude d’un foyer. Alors, la seule solution que trouve Amziah et ses compères pour lutter contre ce faire ensemble mais surtout tout seul, c’est de se mettre à chanter. Non pas pour persister dans un one-man-show à destination d’un public en état de divertissement mais un faire-avec, même avec ceux qui sont sans-voix. Dans la ruche, personne ne chôme et tout le monde vibre ensemble.
Oklahoma Honey de Andrew Patterson, au cinéma le 19 août 2026

