One Wise Cut

Hommage à Frederick Wiseman

Même la vie de Frederick Wiseman a une fin. L’entrée en matière est simple, mais elle a le mérite de mettre en lien deux des plus belles vertus du documentariste états-unien décédé ce lundi 16 février 2026 : son sens de la durée et sa malice. Cinéaste réputé pour la longueur de ses films, artiste prolifique dont l’activité devenait événementielle tant la grandeur de ses films ne diminuait pas devant leur régularité, il restera pour nous ce vieil homme au sourire en coin, répondant toujours aux mêmes questions avec un humour imperturbable. Mais comment faites-vous, Monsieur Wiseman, pour réussir à vous effacer à ce point devant votre sujet !? Un jour, lors d’une projection de Ballet (1995) au Louvre dans le cadre de la rétrospective que lui consacra la Cinémathèque du documentaire, il répondit qu’il se cachait derrière ses longues oreilles, au point que les gens ne regardent que ça chez lui et en oublient la présence de sa caméra. Rires, vérification de la proportionnalité de ses réceptacles auditifs par rapport au reste, recherche approfondie sur Internet : les oreilles et le nez sont les seules parties du corps à s’allonger tout au long de notre vie. À 95 ans passé, il avait eu le temps d’en entendre et d’en sentir des choses…

Frederick Wiseman était drôle. Menus-Plaisirs, son dernier film sorti en 2023, fut aussi pour lui l’occasion de manger aux frais des princes Troisgros. C’est vrai, c’était un privilège lié à à son activité, pourquoi s’en cacher alors qu’on pourrait en rire ? Coquin cinéaste, documentariste d’institutions françaises (l’Opéra, le Crazy Horse…) gynécologue puis psy inoubliable chez Rebecca Zlotowski, réalisateur concis de fictions tout aussi géniales (La Dernière Lettre et Un couple, qui dépassent à peine les soixante minutes), le réalisateur a fait quelques discrets pas de côté pour achever de rendre son œuvre irréductible. Frederick Wiseman prenait le temps de regarder. Pour profiter de la cantine roannaise donc, mais aussi pour laisser à la vie la possibilité de s’exprimer par elle-même. En soi, en nous. S’immiscer dans l’immense filmographie du cinéaste, c’est accorder du crédit aux questions que l’on se pose à la découverte de ses images — elles s’éloignent rarement de celles que se posent les personnes qu’il filme. Souvent, elles apparaissent dans toute leur horreur : la dernière séquence de Law & Order dans laquelle un policier récite ses droits à un jeune homme racisé qui ne semble même plus comprendre ce qui lui arrive, ou celle de Welfare dans laquelle un illuminé pérore infiniment sur les enseignements qu’il a tiré de Jésus, donnent entre autre à voir de précieux regards perdus dans le vide de nos démocraties. Quelques instants suspendus au cours desquels la violence ne semble même plus frapper les corps victimes d’une administration injuste, avant de revenir douloureusement à une réalité politique dont nul n’échappe.

City Hall est le premier documentaire de Wiseman dont nous fûmes les contemporains à Tsounami. Il s’accompagna en interne d’un débat loin d’être conclu : portrait à la gloire de Marty Walsh, panorama de l’ensemble des tentacules administratives de la ville de Boston, documentaire à la juste distance du costume de maire d’une grande ville américaine, dans ce qu’il peut avoir de plus actoriel ? Les 4h32 du film créent une densité — nous nous accordons au moins là-dessus. Quand on rejoue le match, tout apparaît simultanément, la force du film réside dans son extension permanente. Bien évidemment que City Hall présente une certaine empathie pour son personnage principal (qui passerait plusieurs mois en compagnie de quelqu’un qui n’inspire rien ?), qu’il est un grand documentaire sur l’action irréfutable de cette grande invisible qu’est l’administration, et surtout, qu’il capture quelque chose d’infiniment précieux sur l’incarnation politique de valeurs abstraites. C’est même de la haute estime pour le droit et la démocratie que Wiseman, qui fut d’ailleurs professeur de droit à Harvard (au début de sa trentaine dans les années 1950 avant de devenir proche de Shirley Clarke, c’est-à-dire dans une autre vie), tire son intérêt pour ces hommes condamnés à devenir des personnages. Il ne s’agit plus de critiquer ou justifier la méthode Walsh ; simplement d’observer ce qu’elle implique comme verbes et la manière dont ils sont joués sur les différents théâtres municipaux : le maire est un homme blanc occupant un poste de pouvoir, pourtant tout le monde peut s’identifier à lui, lui l’ancien alcoolique, lui qui a toujours une bonne histoire personnelle à raconter sur l’immigration, l’engagement militaire, les petits boulots mal rémunérés, le fait d’être une femme…

Frederick Wiseman était le plus états-unien de tous les cinéastes. La démocratie en Amérique, c’était son sujet — à condition que le lieu de son exercice puisse être observé avec la proximité d’une scène. Citizen Wiseman : les Cahiers voyaient juste. Les conditions de reproduction de tels effets de réel sont l’affaire des techniciens (bien sûr qu’il y a du bidouillage, là n’est vraiment pas la question), mais les films qu’il réalisait auraient dû être des objets dont s’emparent tous les citoyens. D’une ville rurale de l’Indiana à un grand centre commercial, du parc au centre d’aide social, d’un club de boxe aux manœuvres réalisées pour l’OTAN, Frederick Wiseman a filmé tous les lieux publics par lesquels nos corps passeront à un moment ou à un autre, et bien plus encore. Il a filmé des endroits que nous n’aurions jamais voulu voir de près s’il ne nous y avait pas invité, des choses qu’on préfère faire semblant d’oublier. En cela, il est devenu le plus grand portraitiste de l’Amérique.

Personne ne sait de quoi aujourd’hui sera fait, c’est pour ce jeu de hasard quotidien qu’on se lève chaque matin. Mais grâce à Frederick Wiseman, nous avons une idée assez précise de ce qu’il a pu se passer hier dans quelques contrées du monde occidental. De quoi seront faites les images de demain ? Nul ne le sait. En revanche, les robots de 2830 prendront un plaisir à fêter les 900 ans de la naissance de cet homme en s’offrant un shot de trois heures de réalité en compagnie de bibliothécaires new-yorkais. Parce qu’au cours de ces cinquante séquences montées en film, ces intelligences d’un nouvel ordre y verront quelque chose que seul un documentariste clairvoyant comme Frederick Wiseman savait produire : du cinéma dans chaque coupe, de la dialectique au frottement de chaque blocs séquentiels, des questions toujours plus précises à la découverte de la réalité vécue par chaque nouveau citoyen filmé. Il n’est pas si étonnant que la BPI ait nommé la rétrospective qui lui était dédié « Nos humanités ». Beaucoup de temps pour penser en bonne compagnie, donc. Et maintenant, nous penserons un peu plus seuls.