Critique | Aucun autre choix de Park Chan-wook, 2026
Lorsque You Man-su (Lee Byung-hun) est licencié de son poste de cadre au sein d’une usine de production de papier à Séoul, c’est son monde qui s’effondre. Adieu la vie parfaite, les dimanches de barbecue et sa demeure d’architecte. Dès les premières images du film, tout semblait pourtant déjà si acquis, si comblé, pris dans un bonheur d’Épinal lissé sous IA ; une vie de famille étouffée sous plastique comme dans une pub post-moderniste. A l’ouverture du récit donc, You Man-su jouit de sa victoire capitaliste sous les pétales de fleurs du printemps, entre sa femme ravie, son garçon et sa jeune fille (le choix du roi) et ses deux labradors, évidemment identiques, évidemment impeccables, pour compléter l’image canonique. Tout est déjà parfait, donc tout est déjà trop faux, trop beau pour durer, comme un rêve éveillé. « Encore une minute » demande You Man-su, alors qu’il étreint sa famille fermement, s’accrochant à une vie qui est déjà au bord de la fissure. Ce qu’il y a d’assez inédit avec Aucun autre choix, c’est que de ce trope du film marxo-coréen (inutile de revenir sur le phénomène Parasite, 2018), y est adopté un point de vue nouveau, celui de l’aliénateur lui-même aliéné par un système hiérarchique et bureaucratique : You Man-su, qui a déjà tout, peut tout perdre. Sous la forme d’un conte, d’une fable burlesque, le film traite de la peur de ce mouvement descendant, et réactive en son cœur la question du bonheur associé à ses nécessités matérielles.
Pour tout garder, donc, il n’y a aucun autre choix : You Man-su, viré, fauché, à deux doigts de perdre sa maison (celle de son enfance, qu’il précise d’ailleurs avoir d’abord perdu puis racheté), enchaîne les petits boulots merdiques, jusqu’à qu’il soit appelé à passer l’entretien pour un haut poste dans une nouvelle usine de production papier. Dans l’évaluation de sa candidature, qui a déjà l’allure d’un entretien de police – on voit où le film veut nous emmener : un thriller s’annonce en creux – You Man-su n’a été que médiocre. Il n’y a alors pas le choix : ce sont les trois autres candidats, malheureusement meilleurs que lui, qu’il va devoir évincer, un à un, pour « récupérer sa place » dans l’entreprise, dans la société, dans sa famille. Plus largement, dans le monde.
Cherchez la cible
Aucun autre choix parle des riches qui veulent rester riches. Au début du film, alors que You Man-su est sur le point de perdre sa maison, un plan aérien, silencieux et panoramique, montre la vue de barres d’HLM jusqu’à perte de vue dans la ville immense. Elle surgit comme image mentale du cauchemar du protagoniste : pour You Man-su, l’enfer c’est le déclassement, cette vie d’immeuble pourrie, avec les autres, et sans ses chiens. Tout le film durant, on a l’impression de voir la défense d’un père, un peu maladroit, prêt à tout pour sauver sa famille. Mais fait-il autre chose que de s’épuiser à sauver son confort bourgeois ? Avec ses victimes, avant de jouer le rôle d’assassin, c’est quasi celui de médiateur ou de thérapeute qu’il emprunte, puisque l’un est cocu, l’autre maltraité par son boss dans un magasin de chaussures, et le dernier malheureux, célibatraire et alcoolique. En creux, et souligné par le (délicieux et très divertissant) ton mi-comique mi-thriller, le film travaille la notion d’intérieur, et s’ouvre comme un enchaînement de poupées russes, une à une dans les maisons des personnages. Ils sont seuls, en recherche de connexion et d’une oreille, que sera You Man-su par sa présence hasardeuse et assassine. La meilleure scène du film met en scène la première victime avec le protagoniste, dans un règlement de compte sur une (trop forte) musique populaire coréenne forçant les personnages à hurler : pour s’écouter, pour s’entendre, il n’y a pas d’autre choix que de s’épuiser à la communication. Il y a ici le constat d’une vie où des enjeux de théâtre de boulevard, d’entre-soi bourgeois, de coucheries, de tromperies, et de frustrations prennent le pas sur le reste.
Et pourtant, l’aventure de You Man-su est traversée par des problématiques plus grandes (politiques, écologiques), mais qui ne semblent pas l’intéresser, et qui sont habilement placées ici ou là par le cinéaste comme des portes de sorties qui ne seraient pas empruntées par le maître du jeu. Par exemple, à un bal costumé, You Man-su déguisé en John Smith rejoint sa femme en Pocanhantas, ce qui ne semble pas aiguiser l’un ou l’autre sur la comparaison colonialiste du système d’opression dont ils sont victime et bourreau. De même, les corps tués seront enterrés dans le sol et serviront, par extension, de fertilisant pour les arbres, et donc soutiendront la production de papier dont il veut faire partie de la chaîne. Si on imagine que le propos d’Aucun autre choix aurait pu se refermer sur la crise écologique, c’est plus précisément – et tombant comme un cheveu sur la soupe – sur l’installation de l’IA que le film se clôt, traité tristement de façon banale et simpliste.
You Man-su, seul candidat restant, sera finalement embauché. Comme un pacte avec le diable, il devra travailler dans un usine vidée de ses travailleur·ses, puisque les patrons n’ont aucun autre choix que de faire entrer l’intelligence artificielle dans la chaîne industrielle. You Man-su gagne sa quête, sa maison, sa voiture de fonction, mais c’est désormais avec une tablette électronique qu’il interagit au quotidien. Loin de la sophistication narrative d’un Decision to leave (2022), et malgré la précision de sa mise en scène, Park Chan-wook ne traite qu’avec pauvreté, surface et sans grande modernité les thématiques dans lesquelles il s’aventure. Que l’on se trompe de cible, que les individus bataillent entre eux au lieu de s’unir contre la menace technologique… on aurait peut-être aimé commencer par là. Une image reste cependant : celle de la dent pourrie et malade de You Man-su. Plutôt que de la traiter et la guérir, ce dernier l’arrachera dans un moment de délivrance, englobant peut-être, dans une métaphore un peu lourde, notre rapport aux choses, désormais.
Aucun autre choix de Park Chan-wook, le 11 février au cinéma

