Critique | Les Filles de Sumitra Peries, 2026
Deux filles, deux sœurs, le Sri Lanka d’un temps presque immémorial. Il en survit aujourd’hui quelques images tournées par Sumitra Peries (première réalisatrice du pays), sorties de l’oubli par Carlotta. Les Filles a tout du film de matrimoine comme on en souhaite chaque semaine, docile jusque dans ses poncifs : le film s’émancipe un peu mais pas totalement de l’Occident (l’héritage néoréaliste écrase tout renouvellement dans l’essai social), comme du regard des hommes (le sujet du film, mais aussi la situation de la cinéaste, mariée au réalisateur Lester James Peries). Peu d’invention formelle et aucune déroute devant ce film, donc. Alors pourquoi Kusum (Wasanthi Chathurani), cette jeune fille serviable qui fait ses classes, s’éprend de Nimal puis le voit filer dans les bras de sa sœur Somey, nous émeut-elle quand même, par-delà toutes ces couches supposément obligées ? Parce que si Peries n’invente rien de grand (l’injonction à la grandeur ne serait-elle pas déjà une injonction du masculin ?), elle préfère créer quelque chose de très simple dans ce cinéma sri lankais de la fin des années 1970, de tout petit et d’infiniment plus précieux : la tendresse.
Lorsque Sumitra Peries cadre le visage de Kusum, quand elle lui laisse le temps de rester muette, c’est une liberté intérieure mais surtout insaisissable qu’elle met en scène. Dans le creux de son imperceptible sourire, à travers la nonchalance avec laquelle elle parcourt sa fatigique trajectoire de femme de son temps, Kusum invente une manière de vivre, singulière, un doux programme de survie coincé entre la tradition persistante et l’accouchante modernité. Aucune révolution n’est prévue à l’ombre de ces calmes en fleur, ni de la découverte incessante de millions de films voués à l’oubli. Mais Les Filles recèle un minuscule secret, et de sa petitesse il tire toute sa valeur. Une richesse invisible dans les yeux englués des hommes d’alors : dans la prison de la vie d’une femme, il est encore permis de regarder, de toucher, de ressentir. Le linge, un arbre, l’autre : presque le monde.
Les Filles de Sumitra Peries, au cinéma le 18 février 2026

