Pas d’Hamnet sans casser des œufs 

Critique | Hamnet de Chloé Zhao, 2026

Hamnet, la nouvelle réalisation très attendue (par l’Académie des Oscars du moins) de Chloé Zhao, a ravivé un débat que nul n’avait besoin de relancer : la réception-compréhension-appréciation d’une œuvre est-elle indissociable de son éventuel besoin de contextualité ? Aimons-nous davantage un film, un livre, une chanson, lorsque l’on en connaît l’historique, la backstory, l’inspiration? Déjà Marcel Proust dans son Contre Sainte-Beuve (1954) rejetait l’idée qu’il fallait comprendre une œuvre littéraire à partir de la vie personnelle de son auteur, tant l’individu social se différencie de l’écrivain. Le geste créatif naît d’un mystère, et ne peut se réduire à des anecdotes biographiques. Pourtant, dès les premières secondes d’Hamnet – adaptation du roman éponyme de Maggie O’Farrell paru en 2020, et qui co-signe l’adaptation aux côtés de la réalisatrice – un pauvre carton-titre tranche le débat et donne le ton : à Stratford, en Angleterre, au XVIIe siècle, Hamnet et Hamlet étaient considérés comme le même nom. Ce qui suivront ces quelques mots, ce sera la vie, la rencontre et l’histoire d’amour d’un couple, celui de William (Paul Mescal) et Agnès (Jessie Buckley) Shakespeare, et dont le quotidien sera irréversiblement terni par la mort inattendue de leur fils, Hamnet, comme une tache de sang sur un linge blanc. Le film devient alors le chemin de leur deuil, et ce jusqu’à la première de la nouvelle pièce de William au théâtre du Globe à Londres en 1623, Hamlet. Comment recevoir le film sans se demander si après son visionnage, on se doit d’être davantage ému de la trajectoire du personnage de fiction d’Hamlet (telle est la question), maintenant que l’on a en tête que le jeune fils de Williams et Agnès, mort tragiquement à l’âge de 11 ans de circonstances officiellement inconnues, aurait potentiellement-probablement-hypothétiquement inspiré le dramaturge pour l’écriture de sa tragédie ?

Il n’y a pour Chloé Zhao, et cela dès les premières secondes, aucun doute, aucun mystère, aucune haleine qui tienne : l’histoire qui va nous être racontée, on le devine déjà, sera donc celle du deuil d’un père qui sublimera sa peine par l’écriture de ce qui deviendra un sommet du théâtre élisabéthain. Hamnet devient Hamlet, l’équation glisse avec une telle facilité, une telle aisance, qu’on ne parvient pas à décerner quel regard porte réellement la cinéaste sur ce qu’elle filme. Hamnet ne sera pas un film d’enquête, pas un film-monde (alors que le sujet aurait été tout trouvé : theatrum mundi) qui ferait du processus créatif et d’inspiration cher à la vie d’un auteur son sujet. Limpide donc, car le film est au contraire ce biopic poussif et attendu, du style derrière-chaque-grand-homme–se-cache-une-femme sauce grosse production mainstream américaine (après Shakespeare in Love de John Madden en 1998, on pourrait commencer à se poser la question de l’obssession d’Hollywood pour la figure du dramaturge britannique). Hamnet n’a à offrir que la bonne qualité de ses images contre une musique larmoyante qui, comme le néon rouge ON/OFF des talk-shows, indiquerait quand pleurer. La bande originale du film ne l’est d’ailleurs pas, puisque le morceau On the Nature of Daylight de Max Richter, qui intervient lors du climax final alors qu’Agnès découvre que son mari a fait de leur tragédie personnelle le sujet de sa nouvelle pièce, a été utilisé plus d’une dizaine de fois dans des productions hollywoodiennes (entre autres, Premier Contact en 2016, dans le film de Denis Villeneuve). Quel choix étrange de faire dialoguer une intertextualité cinématographique par l’intermédiaire de ces notes, dont les précédents usages ne sont pas des moindres, et qui accentuent, donc, à nouveau ce sentiment usé et de déjà-vu qui inonde tout le film. Comme de son sujet, la cinéaste ne le déjoue pas, n’en fait rien. Si le roman de Maggie O’Farrell était centré sur le deuil et la reconstruction du couple parental, le film de Chloé Zhao navigue dans un trou – l’image revient perpétuellement dans le récit – qui ne parvient pas à développer un propos innovant, percutant, que ce soit et sur la perte ou sur l’écriture. 

Pauvre hommelette 

Le film, volontairement sans point de vue strict – la cinéaste revendique son désir d’écrire des histoires de façon circulaire et non linéaire – finit par se perdre entre les différentes perspectives. Du début jusqu’à la fin, on ne fait que circuler entre Agnès (dont on pensait initialement qu’elle serait la protagoniste du récit) et William, William et Agnès, dans des séquences qui nous égarent bien plus qu’elles ne nous hypnotisent. Si le parti pris narratif fait d’emblée éclipser la question  « est-ce qu’Hamlet serait Hamnet », du deuil que vit William ou son épouse nous ne voyons rien. De leur tristesse, nous n’éprouvons rien. Une seule scène, franchement pathétique, met en scène Shakespeare, alors à Londres, quasi suicidaire au bord d’un pont et murmurant avec gravité « to be or not to be : that is the question » (on a presque envie de rire et penser au film de Lubitsch). Si l’on ne vit rien du processus d’écrivain, rien du drame qu’expérience un couple lors de la mort de son enfant, qu’est-ce que l’on a vécu en sortant d’Hamnet, si ce n’est d’avoir découvert quelques vagues anecdotes sur la vie en campagne au XVIIe siècle en Angleterre, et le fun fact qu’Hamnet et Hamlet étaient le même prénom ?


Pauvre en événement narratif, le film se centre autour du personnage d’Agnès Shakespeare, guérisseuse « alternative » proche de la forêt et de la nature. Riches en symbolismes – parfois franchement lourds : Agnès, vêtue de rouge toute la première partie du film (elle est la seule à porter cette gamme de couleur), sera associée à du gris bleuté après la mort de son enfant – le nouveau film de Chloé Zhao plonge tête baissée dans cette tendance, qu’on a envie de trouver marketing (le business bobo Aroma Zone) et de plus en plus depassée, de la femme-sorcière-mystérieuse. Le récit patauge à se vouloir féministe en étant attentif à la récupération du narratif familial par la mère au détriement de la peine du père. Si les faits historiques relatent la tendance mystique et sylvestre d’Agnès Shakespeare, Hamnet ne cesse de mettre en scène le féminin comme étant sacré, donc essentialisant. On se désole du ringardisme qui ressort du tout. C’est bien dommage. Mais on ne fait pas d’Hamnet sans casser des œufs.

Hamnet de Chloé Zhao, au cinéma le 21 janvier.