Encore des scènes de la vie conjugale

Critique | L’Invitation d’Olivia Wilde | 2026

Huis-clos porté par son prestigieux casting, L’Invitation tente de raconter les tensions d’un couple bourgeois à partir d’un dîner qui dérape. Le dispositif est simple, c’est le même que Carnage (2011), Cuisine et dépendances (1993) ou Le Prénom (2012). Le film est par ailleurs le remake d’un long-métrage espagnol (Sentimental, sorti en 2020) et l’exercice n’a rien d’inédit. Les pièges propres à ce genre de projet sont donc connus. Quel étonnement, dès lors, de voir Olivia Wilde tomber dans le plus prévisible d’entre eux : celui tendu par le scénario.

Les choses qu’on dit, juste celles qu’on dit 

Le film raconte deux couples. Celui formé par Olivia Wilde (Angela), et Seth Rogen (Joe) et celui de Penélope Cruz (Pína) et Edward Norton (Hawk). Ces derniers débarquent alors que Joe et Angela sont en pleine dispute, et le dîner démarre évidemment sous tension. De ces voisins, on ne sait d’abord qu’une chose : ils font bruyamment l’amour. On comprend donc très vite où tout cela doit mener : le film va raconter comment ces voisins libérés vont bousculer le vieux couple, prisonnier de la routine et des renoncements. Mais le film ne fait justement que cela : il raconte. Le scénario est au centre de tout, juste à côté des acteurs qui viennent ici prendre la lumière et perfectionner leur bande-démo. 

La tyrannie du scénario réduit bien vite les personnages à leurs fonctions dramaturgiques. Angela sera l’épouse bourgeoise au bord de la crise de nerfs, Joe l’artiste raté qui a cessé d’essayer, et les deux voisins seront les libertins, l’un parce qu’en fuite de sa vie passée et l’autre parce que psychanalyste. Ces archétypes viennent bien sûr avec leur lot de clichés : l’Espagnole a un appétit sexuel débordant, le musicien est un fumeur de joints, éternel adolescent, etc. Ils mènent irrémédiablement à des choix de casting peu inspirés : l’une sera bien sûr jouée par Penélope Cruz, et l’autre par Seth Rogen. Malgré leur indéniable talent, les acteurs fonctionnent en pilote automatique. C’est qu’il leur est ici demandé de faire ce que l’on s’est dit qu’on aurait dû leur faire faire. Pas de place à la surprise. Pas de vitalité. Seul Edward Norton semble parvenir à échapper à ce problème, mais peut-être que l’émotion que peut susciter sa prestation est d’abord due à la joie qu’il y a de retrouver un acteur qui s’était beaucoup cantonné lors des dernières années à de petits rôles secondaires. Olivia Wilde concentre quant à elle tout le problème du film. Elle surjoue, souligne, appuie. Comme actrice et comme metteuse en scène. Le récit étouffe tout.  

Tout ce qui brille 

La mécanique prévisible du scénario règne en maître. Les scènes se déroulent dans l’ordre et à l’heure prévues. Il y a ainsi bien la petite scène supposée rebattre les cartes de la trame, celle où les voisins révèlent enfin qu’ils sont venus proposer une soirée échangiste, et elle a bien lieu à la moitié du film, comme on l’enseigne en école de scénario. La machine est bien huilée et le produit sans défaut de conformité : beaux acteurs, belle lumière, jolis décors. D’accord, mais pourquoi faire ? Le beau, ici, n’est pas une beauté qui écrase et flirte avec le divin. C’est une beauté convenue de magazine, qui n’aurait d’intérêt que si on la traitait ; ce que le film ne fait jamais. L’appartement bourgeois est au centre de nombreux dialogues. Visuellement, il aurait de quoi plaire sur Instagram. Mais jamais le film ne viendra gratter sous la peinture tendance, ni chercher à révéler ce qui se cache sous ce très beau tapis vintage obtenu à un prix record. La lumière tamisée du film est celle de l’appartement mais aussi celle d’un trop grand nombre d’objets filmiques contemporains. Facilité ? Habitude ? À moins que ce ne soit pour faire plaisir aux agents des acteurs ? Il est vrai que cette lumière douce flatte les traits du visage. C’est parce qu’elle efface les rugosités de la peau, c’est-à-dire les traces de vie.

Sauve qui peut la vie 

Le manque de vitalité du film se ressent surtout dans la façon dont il se saisit de son sujet : pour un film qui parle autant de sexe, il en manque cruellement. Lorsqu’arrive enfin le sujet de l’échangisme, amené supposément pour secouer l’horizon du couple bourgeois, c’est presque comme une blague. L’orgie n’aura d’ailleurs pas lieu à cause d’un gag (évidemment porté par Seth Rogen). À l’instar du personnage de Joe, le film semble surtout gêné par ses propres désirs. Jamais la sexualité ne cesse d’être un outil scénaristique, un objet de dialogue. Ni audio, ni vidéo. Ni chair, ni sueur. Le désir existe comme idée mais jamais matériellement. 

Au couple bourgeois traditionnel, L’Invitation oppose celui, prétendument libéré, des voisins. Ils sont libres, oui, mais comme le marché : libres de consommer, libre de voir ailleurs. On assiste ainsi à une dialectique entre deux modalités bourgeoises, ce qui ne peut aboutir qu’à un point de vue bourgeois. Les conventions sociales n’éclatent jamais. Or il n’y a pas de matérialité dans l’ordre libéral, c’est précisément celui qui répugne à voir les corps en travail, en mouvement. Si le film manque de vie, c’est parce que son postulat idéologique déteste le vivant. 

En cherchant un point d’équilibre entre stabilité sociale et liberté du marché, le long-métrage ne quitte jamais l’horizon de pensée social-libéral. Pire encore, il semble suggérer que toute remise en cause de l’ordre établi doit nécessairement s’achever par un retour en arrière. À la fin, les voisins s’en vont et Angela reste seule avec Joe. Le couple survit, et la structure traditionnelle avec lui. Comme si toute confrontation à l’inconnu devait inéluctablement être suivie d’un backlash. De même qu’on qualifie volontiers certains divertissements américains de films Républicains, peut-être faudrait-il parler ici d’un film Démocrate : un film dont le progressisme limité semble surtout préparer le terrain aux idées réactionnaires, comme Carter a mené à Reagan, Clinton à Bush fils et Obama/Biden à Trump. 

Ne tirez pas sur le pianiste

La musique sert de dernier rempart à la subtilité du film. Elle est omniprésente. Surligne tout. Pour qui n’aurait pas compris la profondeur du drame au décibel des répliques, il y a en plus celle de la bande originale. Pourtant, le film esquisse un parallèle intéressant entre la carrière du personnage de Seth Rogen, musicien raté, et son statut de mari qui ne fait plus d’effort. Il y avait de quoi développer un geste proprement audiovisuel, en usant de la musique pour continuer la réflexion dramaturgique. Hélas, rien. Même pas un pauvre leitmotiv. Sauf à la fin. Dans ces dernières minutes, le film esquisse enfin un geste de cinéma. C’est la première fois qu’il ose. C’est le seul moment de grâce du film. Les voisins sont partis. Le couple joue du piano. Leurs mains s’effleurent et le film touche enfin du doigt quelque chose de proprement cinématographique. Les corps et la musique, les gestes et les silences. Tout cela existe enfin. On quitte la tyrannie du texte. Mais c’est là que le générique commence et que la lumière de la salle se rallume. Le film termine là où il devient geste de cinéma. Problème de timing. On a dû se gourer dans l’heure…

L’Invitation d’Olivia Wilde, le 16 septembre au cinéma