La bave bleue (faire comme si)

Critique | Les Voyages de Tereza de Gabriel Mascaro, 2026

Tereza, femme ayant passée l’âge de l’autonomie au sein du système dystopique proposé par Gabriel Mascaro, se voit contrainte de séjourner là où ses semblables vont : un lieu hors de la ville, un lieu reclus et proposé par une structure d’État omniprésente (voix d’ouverture du film, venue d’un avion, planant sur la ville, publicité gouvenrementale) par de nombreux biais publicitaires (panneaux, vêtements, affiches). La structure « déporte » les personnes d’un certain âge, dans une logique d’économie. Le fil est simple – simpliste sans doute – et les « voyages » du titre et de Tereza sont donc ses fuites, ses tentatives de dérobades à la contrainte autoritaire. Les vieux ont le droit de vivre librement : voilà l’idée dont on ne comprend pas bien si elle se souhaite adroitement l’analogie de l’Ehpad ou maladroitement l’analogie d’autre chose.

Sa première fuite l’amène à la rencontre de Cadu, un homme solitaire sur son bateau pour lequel elle va payer l’embarquement, moyen de s’échapper par la marge, par l’illégalité, car l’avion – moyen légal – lui est interdit sans la permission verbale de sa propre fille. Ce bateau qui n’aura aucune suite scénaristique que sa propre séquence est contraint de s’arrêter dans la jungle, l’Amazonie, là où Cadu trouve le (semble t-il) légendaire escargot à la bave bleue – bave permettant le surgissement du besoin chatoyant, diapré de sa couleur éclatante – qui a la vertu de montrer l’avenir de celle ou celui qui l’utilise en sérum phy’. Cadu tente l’expérience et, durant son trip, Tereza, malgré elle, se retrouve à devoir jouer un rôle de mère qui n’aura aucun développement plus profond que son douteux poncif. Elle est réduite, restreinte à ce rôle imposé comme allant de soi ; Mascaro joue d’une bienveillance binaire pour Tereza qui n’est réduite qu’à subir ce qui l’entoure, qui n’a pas l’autorisation de l’ambiguïté. Elle est réduite à la mère, la grand-mère, réduite à son âge, ce rôle social réducteur qui, très vite, fait aveu de la limite des bons sentiments bercés d’images Tumblr que le film dispose : le réel n’intéresse pas Mascaro.

Mascaro veut faire de « belles images ». Pas besoin de trop réfléchir au reste. Pas un plan sans néons, sans lumières fluorescentes, sans rais artificiellement colorés, pas un plan sans étalonnage du contraste « cool ». Des crocodiles dépecés sous des reflets lustrés ; des poissons aux couleurs pétantes ; même le bleu de la bave de l’escargot semble filtré sur Instagram. Tout semble conçu afin de nous montrer que plastiquement, c’est maîtrisé. Ni la faune ni la flore n’ont le droit à la lumière naturelle, à la réalité plastique du monde. Par la dystopie, le film se métamorphose en un nouveau moyen du politiquement creux : fuir le réel par l’abstraction, toute tirée par les cheveux. Ici, c’est tout un artifice d’excuses qui permettra le road-movie, le vagabondage hors de la question politique. Même la violence sociale de la dystopie proposée paraît une feinte illusoire – faire comme si. Les Voyages de Tereza contient ce nœud où l’esthétique se souhaite profondément politique en étant, malgré lui, qu’un simulacre pseudo-révolutionnaire. La marge, par le film, n’est pas une issue politique, mais un virage qui se détourne des réflexions sociales : fuir la nécessité politique afin de l’oublier, de se contenter de la « belle image », la « belle idée ».

La seconde fuite intervient au moment de la « déportation ». Tereza est contrainte d’être embarquée, casée, parmi les autres personnes âgées. À l’embarquement, on lui impose la couche-culotte comme on imposerait une étoile jaune. Le parallèle est bancal car tout le film l’est ; quelque-chose ne tient définitivement pas debout dans cette tentative dystopique mal-réfléchie. Aussi tendancieux que dangereux par sa candeur, le film vise la satire politique par un trop plein de bienveillance pour son héroïne. L’obligation de la couche-culotte pour personnes âgées symbolise l’autoritarisme de la dystopie en la cristallisant inconsciemment au niveau des selles et de l’urine, façon a minima basse de guetter la violence du réel – autoritarisme contre l’incontinence. Tereza fuit donc par un WC (seul transport apparemment concevable pour échapper aux lois tyranniques du monde) comme l’on laisse fuir ce que l’on rejette par la chasse d’eau. Par là, elle arrive dans une parcelle de jungle où est taguée la phrase « les vieux ne sont pas une marchandise », laissant à questionner la fadeur politique que propose le cinéaste, sa radicalité molle : qui s’opposerait au respect de nos ainé·es ? Un peu d’anti-consumérisme, histoire de faire comme si.

Dans Les Voyages de Tereza, la marge n’est donc qu’un tape-à-l’œil réducteur et la thèse de l’échappatoire prend, dans la fin, par une rencontre avec une autre femme âgée ayant littéralement achetée sa fuite, la direction de la sororité. Cependant, elle se réduit bêtement à son tour à la question capitaliste où, d’un commun accord avec le film, la liberté serait le fruit de l’argent, et que cet argent se trouve ici dans un pari sur un combat de poisson (les paris étant, comme nous le savons, des jeux où nous récupérons l’argent des autres parieurs) ; la loi de la jungle. Il n’y aura donc aucune perspective extra-cynique : trouver sa liberté passera par le vol d’addict·es aux jeux, et non par une véritable démarche insurrectionnelle contre les structures bourgeoises et l’autoritarisme de leur État. Mascaro conclut le périple ainsi : d’un inconscient politique, tape-à-l’œil esthétique. La pauvre Tereza se trouve, malgré elle, l’instrument d’un cinoche clinquant dont il faudrait une bonne fois pour toutes chasser à l’eau.


Les Voyages de Tereza de Gabriel Mascaro, en salles le 11 février