L’éducation salariale

Critique | Jeunesse (les tourments) de Wang Bing | Cinéma du Réel 2025

Fini le printemps, saison des amours. Les tourments de la vingtaine chinoise, cette classe sociale définie par sa jeunesse et sa provenance, s’exposent ici en perdurant le geste forcené de montrer ce qui se cache derrière les ateliers de couture, ce marché interne au pays qui exploite les jeunes gens des provinces pauvres et décentrées. Le temps d’une saison reproductible à l’infini entre quatre coins de murs délabrés et une cacophonie des machines où s’ajoutent les toux et les musiques subjacentes, rarement Wang Bing choisit de trancher ses plans, les enchaînant plutôt dans un montage aux séquences étendues. C’est parfois, tout en tenant l’objectif, une porte qu’il faut fermer, et parfois sa caméra qu’une ombre laisse perméable et qui se carapate dans les étages, suivant les travailleur·euses dans leurs mouvements. On les suit de bout en bout, découvrant d’une pierre deux coups un cadre sale et une architecture aussi bétonnée qu’étroite. Là où le premier volume de Jeunesse s’attardait sur l’inter-relationnel des jeunes salarié·es, ce deuxième volume exprime leurs conditions complexes au creux de l’urbanité ; qu’elles soient de vie comme de besogne.

Car ces bâtisses sont lourdes, recluses et épuisantes. Les chambres sont collectives, les balcons étriqués, leurs lits durs et leurs bureaux de travail bondés. La caméra emportée de Wang Bing divague difficilement dans tout ce foutoir, enregistrant tant bien que mal les dispositions de leur labeur. Cette suite – ou plutôt cette continuité – n’a pas de place pour la tendresse ; ici n’est que brutalité, étalage du carcan, et quand Xinxin (enfante contrainte de vivre ses premières années dans l’un de ces ateliers où travaillent ses parents) sautille, ce n’est pas tant de joie pour cette enfance qu’on lui propose que par l’absence d’autres amusements découverts et praticables. Parfois alors elle s’apaise, dans le lit de ses parents, d’un dessin-animé sur le téléphone de sa mère. De toute façon, dehors, il y a une bagarre. Le fils du patron a tabassé un salarié qui réclamait son dû. De l’événement découlent quelques interrogations sur la sûreté du lieu ; seront-iels payé·es ? récupéreront-iels leurs cautions ? Les droits du travail ne semblent pas les mêmes qu’ailleurs. Le livret manquant puis on se fait sucrer la paie de nos efforts. Jeunesse (les tourments) est cet enchaînement de scènes hors des légalités ; les patrons font la loi et la police ne peut rien ; c’est un système libéral et autoritaire.

Dès lors, s’ouvrent les questions d’émeutes. Mais néanmoins, l’option est-elle viable ? Rien de plus incertain. Le seul entretien direct des trois films de Wang Bing réside dans ce deuxième volume. Allongé sous sa couette, devant son ordinateur qui émet le brouhaha d’un film d’action, Hu Siwen, jeune vingtenaire travailleur qui, des années plus tôt, était adolescent manifestant, répond aux questions du cinéaste en détaillant les violences policières, la répression indissociable à toute tentative de quête de droits. Il y raconte la riposte frontale qu’il a subi, dans les rues tout comme en garde à vue. Il confesse qu’avec le temps les douleurs se sont dissimulées, mais qu’il sait pertinemment qu’avec l’âge, elles reviendront. C’est tout un hors-champ de la violence de ce système qui s’ouvre à nous, tout un bas-fond, toute l’impossibilité de s’émanciper de cette vie-là. « En réalité, cette histoire nous a ouvert les yeux sur la réalité de cette société. Y’a un truc qui cloche, non ? »

Puis un autre jeune homme, Xiao Wei, rentre chez lui en bus, retour qui tinte comme un échappatoire, la fuite vitale. Ce trajet, fait de passager·es qui dorment et d’un autre qui chantonne un « sommes-nous ivres ? sommes-nous fous ? » accompagné de sa gratte, forme dans ce rythme effréné des machines à coudre un instant de pause. À l’arrivée, dans la province du Yunnan, le retour aux habitudes de Wang Bing, le père de Xiao Wei fait péter les explosifs. Ces artifices seront les seuls du film. Pour voir les autres, il faudra attendre le troisième volume, Jeunesse (retour au pays), dont la parenthèse dissimule le mensonge d’un aller enfin clôt. Jamais on ne retourne à l’enfance ; cette vie adulte est faite de violences, de tapages et de misères. On aura beau y enfoncer l’index avec candeur, on se fera mordre. On y réclamera quelques revalorisations salariales que le patron s’empressera sur-le-champ de couper court. Ce sera l’hiver à la fin de chaque mois.

Jeunesse (les tourments) de Wang Bing, en salles le 2 avril 2025