Critique | Les Rayons et les Ombres de Xavier Giannoli | 2026
Dans l’une de ses plus subtiles répliques, Les Rayons et les Ombres de Xavier Giannoli fait dire à Jean Luchaire qu’il faut absolument maintenir le dialogue, sous-entendu avec les nazis, sous-entendu cette rhétorique est toujours d’actualité. C’est engagé… Le parallèle avec la France d’aujourd’hui s’arrête ici, puisque nous ne vivons pas dans un pays aux lois explicitement antisémites. Et si parallèle il aurait dû y avoir, il aurait été plus judicieux de s’intéresser en détail au processus de fascisation du protagoniste, s’inscrivant historiquement et systématiquement dans une convergence des intérêts de la classe bourgeoise avec son front idéologique le plus réactionnaire : c’est documenté, Johann Chapoutot ne parle que de cela à longueur de plateau. Le problème provient du désintérêt de Xavier Giannoli pour l’Histoire et ses mécanismes, au détriment de l’idée de fresque, qu’il pense contre celle d’un cinéma de l’enregistrement de la complexité du réel. La fresque, c’est immense, l’immersion jusqu’à l’asphyxie dans les détails microscopiques qui engendrent les faits spectaculaires, un sentiment de 3D créé artificiellement à partir d’images pourtant bien plates. La fresque, c’est un style d’écriture reproductible (dans lequel le cinéaste cherche à se spécialiser), c’est Gaumont, Xavier Giannoli et Jean Dujardin lâchés dans la nature avec 30 millions d’euros et pour seule consigne d’en mettre plein la vue. Viser le grand public. En l’espèce : rendre digeste l’indigeste, à grands coups de rôles à contre-emploi, d’époque historique excitante, de reconstitutions orgiaques et d’inspirations de faits réels sordides… tiens tiens ! Et en voilà un autre d’irresponsable aux bonnes intentions initiales, et qui en un claquement de doigts fourrés de gros billets, a déraillé complet… L’histoire ne serait-elle finalement pas une science de laquelle nous pourrions tirer quelques leçons !?
Illusions perdues
Jean Luchaire (Jean Dujardin) est un petit journaliste de l’entre-deux guerres, partisan du « plus jamais ça », fondateur d’un réseau d’amitié franco-allemande avec son comparse germanique Otto Abetz (August Diehl). La guerre éclate, cut elliptique, voix off, et les puissants promeuvent Abetz ambassadeur d’Allemagne en France vichyste, qui ne tarde pas à faire collaborer Luchaire en lui donnant les moyens de fonder les Nouveaux Temps, quotidien de référence sous l’Occupation qui ne tardera pas à basculer complètement sous le joug des idées nazies. Le film aurait pu avoir la finesse du Black Book de Paul Verhoeven (2006), et chercher à montrer le trouble total voulu par l’époque, ou comment des personnes peu courageuses ont cherché à placer leurs œufs dans plusieurs paniers, en prévision des différentes hypothèses qui pourraient se réaliser une fois la guerre finie. Mais Les Rayons et les Ombres ne fait jamais de ses détails la matière propre au basculement des valeurs d’un homme, celui qui un jour sauvera deux résistants pour alléger sa conscience plutôt que par conviction, le même qui écrira noir sur blanc dans une lettre à Céline qu’il est bien antisémite, pour convaincre son interlocuteur plutôt « qu’en toute conscience » — si cela peut encore vouloir dire quelque chose dans de telles circonstances. Au fond, le film chercherait presque à se faire plus politique que son protagoniste : Jean Luchaire ne serait-il pas, surtout, un profond égoïste qui s’est désintéressé de la politique et de son époque pour ne chercher que son confort le plus immédiat, et signant, par ce choix, le certificat de son inaptitude à être un digne journaliste ?
L’ombre qui plane sur le projet, c’est d’abord la relation qu’entretient Xavier Giannoli avec Jean Luchaire. Tous les moyens de la mise en scène sont prétextes pour le cinéaste à une prise de distance. Le personnage de sa fille notamment, Corinne Luchaire, qui put faire carrière dans le cinéma grâce aux relations de la famille, sert très explicitement d’écran interposé entre le protagoniste et le cinéaste. De la même manière, la tuberculose de Jean, qu’il transmettra d’ailleurs à sa fille, serait une très belle métaphore du mal qui les dévore de l’intérieur… Cela devient juste gênant. Objectif visé : créer de l’ambiguïté (oui, il a collaboré..! mais il avait une fille !! et elle avait la tuberculose !!!). Résultat obtenu : plusieurs intrigues dans le film, toutes aussi lourdes et mal exploitées que le film dans un tel état de montage. En faisant preuve d’un peu de gymnastique d’esprit, il serait même possible de voir un duel au corps-à-corps entre Giannoli et Luchaire (on sort alors complètement du film, il faut bien l’accepter, mais ses interminables scènes de bals décadents à rallonge et à répétition vous accordent ce temps), le premier ayant la prétention de réussir à cerner dans son intégralité le second en trois heures à peine. Même le collabo n’aurait pas osé prétendre à autant de clarté dans le parcours qu’est peu à peu devenu sa vie. Luchaire se débat alors avec ce qu’il a sous la main : des sophismes et des mots creux. Et si le film n’était jamais parvenu à percer la surface de ce collaborateur, jeu qu’a bel et bien tenté de maintenir le principal intéressé jusqu’à la Libération et la fatale épuration qui s’en est suivie ? Que sait-on de Jean Luchaire au sortir du film, sinon qu’il est un exécrable journaliste, bourgeois et sans courage ? Le mystère demeure peu entamé — et peut-être est-ce là la preuve irrémédiable de la victoire de Luchaire sur Giannoli.
Le plus étonnant avec cette vaste carcasse scénaristique hors de prix, c’est qu’il faille encore expliquer les raisons d’un tel accident industriel. Il doit encore y avoir des ignorants anti-matérialistes pour lesquels l’argent ne vérouille pas forcément la forme du film, et d’autres naïfs tout aussi médiocres persuadés que leur croyance en la magie du cinéma leur donnera les clés pour changer les règles de l’intérieur. Verhoeven n’a changé aucune règle — il a consenti à la forme hollywoodienne sans jamais renier cette règle essentielle afin d’y propager convenablement sa sulfure. Pasolini aurait pu révolutionner le jeu en 1975 avec Salò — il était un intellectuel médiatique (sans équivalent aujourd’hui), et on connaît la suite de l’histoire du film comme de son cinéaste. Mais Giannoli n’est pas de cette trempe, et c’est bien de sa faute : le film initiatique capable de décrire le basculement vertigineux de Jean Luchaire nécessite une attention aux détails, à la psychologie, à l’ambiguïté palpable d’instants et de situations qui réorientent peu à peu le bourgeois progressiste vers son devenir fasciste. Cette méticulosité n’a pas sa place dans un tel projet : la vie n’a pas la prétention d’une fresque, à peine celle de malheureuses contingences du hasard. En grand film commercial quand même inquiet du devenir de sa propre forme, Les Rayons et les Ombres se conclut sans peur du ridicule sur une célébration ahurissante du cinéma contre la mémoire et la vérité des faits (façon « tant qu’il nous reste le cinéma… »). C’en est la conclusion en apothéose d’une vision douteuse du cinéma, qui se sait en réalité mortifère, et qui accouche finalement, et avec beaucoup trop de naturel, d’un film clair et consensuel sur un collabo. Das ist das Problem.
Les Rayons et les Ombres de Xavier Giannoli, au cinéma le 18 mars 2026

