Aimer gagner

Critique | Marty Supreme de Josh Safdie, 2026

Marty Supreme est assurément un film à l’étiquette safdienne. À ceci près qu’il actualise positivement les puissances d’autodétermination contenues jusqu’à présent chez les personnages des deux frères les plus connus de New York. Désormais, ce n’est plus le personnage qui court après l’intrigue, mais l’intrigue qui court derrière lui, dans un parcours horizontal, vertical, fait de va-et-vient, de circulations, de battements, aussi tourbillonnants que hypnotisants – comme le parcours de la balle de ping-pong elle-même. Dans une quête jusqu’au-boutiste, Marty Mauser (Timothée Chalamet) court, sprinte, s’élance vers un objectif à la fois prétentieux et qu’on veut bien croire accessible : gagner le championnat de tennis de table 1952 ayant lieu à Tokyo, et devenir alors le meilleur joueur de ping pong de tous les temps

Quelque chose s’est déplacé, a changé dans le cinéma des Safdie : l’amputation d’un frère a donné l’espace pour la croyance en sa chance. La course — élan de vie d’un mouvement répété jusqu’à l’épuisement (ce qui le différencie de la machine) —, couplée à l’envie de s’accomplir, a laissé place à une réussite : un happy end. Une question affleure alors. Comment continuer à courir lorsqu’on arrive à bout de souffle ? C’est là que le sang, qui coulait alors à flot dans ce geste répété et irrépressible, doit désormais se concentrer sur les organes essentiels. 

Everybody’s got to learn sometimes 

On s’était quitté dans le Diamond District new-yorkais des années 2010, avec un Adam Sandler effréné, visionnaire, bientôt millionnaire. Bond en avant comme bond en arrière : Marty Supreme s’installe dans les années 1950, avec un protagoniste qui respire la jeunesse (il a à peine vingt-trois ans), pense contenir le monde entier dans sa paume depuis sa bulle brooklynoise, et se croit prêt à rencontrer ses illusions pas-encore-perdues (le seront-elles ?). Car c’est peut-être de cela dont parle Marty Supreme : comment s’accomplir lorsqu’on est un enfant juif de la deuxième génération, fils d’immigré traumatisé, progéniture d’un tatoué de l’avant bras ? 

C’est là le véritable point de départ, le seuil où l’on rencontre ce personnage en perpétuel mouvement. Grandir en partant du modèle pour en faire son antagoniste, sa quête émancipatrice. Dans la toute première scène du film, Marty, chausseur expert — il pourrait, selon ses mots, « vendre des souliers à un amputé » — recroise Rachel (superbe Odessa A’zion), venue récupérer une ancienne paire (déjà un motif juif, et qui traversera tout le film : question de résilience, de survie en communauté, trouver sa place dans l’exil ?). Ils s’enferment aussitôt dans la réserve, où ils font l’amour. CRACK : il déchire son bas, et leur corps à corps s’active parmi les centaines de chaussures qui les entourent. Que peut faire un juif new-yorkais de la seconde génération face à l’édifice de ses parents, sinon l’impulsion de reconstruire, de recréer, de produire du nouveau par-dessus ce qui a été fait ? Littéralement : vivre son rêve. L’accouplement avec Rachel accouche de l’image mentale de son ovule fécondé qui se métamorphose en une balle de ping pong à mesure qu’il s’arrondit sur l’écran. Le ton est donné. Marty Supreme ne sera pas l’histoire d’une ascension. Ce sera celle d’une création.

Forever Young 

Le film s’ouvre donc déjà sur une quête des grandeurs : Marty, dans la réserve du magasin de chaussures de son oncle (évidemment juif, lui aussi), s’affaire à fouiller parmi les différentes tailles des différentes boîtes, comme pour prendre de l’élan avant le grand saut. « I have a purpose » (« j’ai un but », ndlr) répètera-t-il. Quête d’un rêve, dans le pays qui a littéralement inventé cette chasse au rêve. Marty Supreme est made in USA, comme le précise la fabrication de ces balles de ping pong, que le protagoniste (en bon businessman) veut commercialiser en orange afin de les rendre plus visibles et de permettre aux joueurs de mieux performer – la nouvelle façon d’être juif dans le monde d’après-guerre, c’est d’être juif américain : puisque la génération précédente a été abandonnée par Dieu, cette terre nouvelle devient l’espace d’une reconquête du divin incarnée par le capitalisme. Made in USA, on voudrait dire born in USA (ou l’écrire en chantant, puisque le chant est peut-être la course de la parole ?), étant donné que la balle et Marty forment un même tout : l’une roule, l’autre court ; c’est la surface arrondie qui ne peut se fixer, s’arrêter et qui est forcée d’être dans un mouvement à la moindre secousse. 

Made in USA, le film l’est. Il regroupe en lui-même une grande partie de l’intertextualité du cinéma états-unien. La première apparition de Kay Stone (Gwyneth Paltrow) se confond avec celle de Grace Kelly dans La Main au collet ; comme le chien (Moïse… le symbolisme est clair) d’Ezra Mishkin (Abel Ferrara) perdu par Marty – aucune tâche ne peut se passer comme prévu, c’est tout l’intérêt de la course – vient de l’Amérique d’un Massacre à la tronçonneuse. Le casting lui-même regroupe en soi toute l’histoire d’un certain New York – de Fran Drescher à Sandra Bernhard, en passant par Abel Ferrara… – un certain New York juif, un certain New York seventies, celui qui fait rêver-cauchemarder les Safdie depuis toujours. Quel pari a été celui de faire un film se passant dans les années 1950 mais tourné comme dans les années 1970-1980, et dont la bande originale – signée Oneohtrix Point Never – souligne en filigrane l’anachronisme ? Le film va si vite qu’il traverse lui-même son temps. Marty Supreme est un récit à la recherche d’accroche, d’une filiation, d’un héritage. Une histoire de la matérialité-maternité (la ressemblance entre Odessa A’zion et Fran Drescher, la mère de Marty, est frappante) : celle de la balle de ping pong en ovule fécondé. L’histoire d’un faux self-made-man qui, pour accomplir sa quête, accomplir son rêve, n’a que lui-même, son propre corps – le sexe devient d’ailleurs une monnaie d’échange, et ce sont littéralement ses fesses qui lui permettent d’aller au bout du monde.

Abracadabra 

On pourrait résumer le nouveau film de Josh Safdie comme l’histoire d’un magicien : de ses échecs n’en sortiront qu’une grande réussite, celle de trouver sa place, devenir un mensch (en yiddish, « un homme bien »). « Sometimes, when you lose, you’re a winner » (« Parfois, quand on perd, on est gagnant », ndlr). On peut quand même se demander si Marty a vraiment le choix. Des combines et des manipulations auxquelles il aura recours, elles n’ont finalement pour objectif que de lui permettre d’accéder à des places dominantes qu’on lui refuse. Coup de pied dans la fourmilière pour faire partie d’un autre monde, lorsque l’on existe que dans la classe pauvre. Dans l’échec, Marty finit par trouver mieux. L’amour et le respect de sa famille, de sa communauté ; et surtout, la filiation qu’il s’épuisait inconsciemment à chercher. 

Marty Supreme de Josh Safdie, le 18 février au cinéma

NB : Des articles parus dans Variety et Hollywood Reporter indiquent que la scission entre les frères Safdie viendrait d’une agression à caractère sexuel survenue sur le tournage de Good Time (2017) dont avait connaissance Josh Safdie. Nous apportons notre soutien à la victime.