Critique de Night Moves (2013) | Evénement Kelly Reichardt
Qu’est exactement Night Moves ? Essai sur les contradictions et limites de l’action militante radicale, thriller sous fond de violence masculine, film de braquage, étude psychologique du rapport moderne à la révolte…? Le film aurait de quoi surprendre l’habitué du cinéma de Reichardt : jamais encore on ne s’était confrontés chez elle (nous sommes en 2013) à une place aussi importante à première vue du scénario. De River of Grass (1994) à Wendy et Lucy (2008) en passant par Old Joy (2006), on s’était principalement intéressés jusque-là à des personnages certes marginaux mais plus ou moins ordinaires, et à leur manière de se confronter au monde au jour le jour. La dernière piste (2010) enfin, malgré sa promesse de récit plus spectaculaire (au moins sur le papier) d’un convoi du XIXème siècle qui traverse un désert, écartait les figures traditionnelles du western pour se focaliser sur des gens ordinaires. Night Moves est-il si radicalement différent de ces opus ?
C’est l’histoire – au moins pendant une moitié du film – de trois militant·es écologistes qui décident, histoire de ne pas rester passif·ves, de faire sauter un barrage. Pendant un temps, la construction du film nous évoquerait presque un Ocean’s Eleven (Steven Soderbergh, 2001), en plus silencieux : constitution et présentation de l’équipe et de leur apport au projet, puis réalisation du coup, le tout sous fond du suspense habituel. Tout peut bien sûr capoter à chaque instant, et chaque interaction imprévue est un risque supplémentaire d’échec. Reichardt ferait-elle dans le blockbuster calme ? On pourrait presque s’en convaincre tant on joue le jeu du film : quoi qu’on pense par ailleurs des idées de nos protagonistes, la mise en scène nous pousse à nous impliquer émotionnellement dans leur projet. Qu’ils le pètent ce barrage ! On s’est trop rongés les sangs à l’idée qu’ils se fassent choper pour supporter un échec.
Sauf que.
Sauf que le barrage explose, comme on l’a espéré, et que pourtant le film n’est pas terminé. Situation initiale, péripéties, résolution : d’après le schéma narratif habituel, on pourrait s’arrêter là. Or, le film n’en est qu’à sa moitié.
Reprenons du début. Josh (Jesse Eisenberg) et Dena (Dakota Fanning) sont deux écologistes qui se connaissent vaguement. Josh a l’air mû par une colère de fond silencieuse et est mal à l’aise avec les femmes – une des premières scènes montre sa gêne de devoir attendre à côté de bains naturistes féminins. Dena est son contraire : sociable et enthousiaste, elle agit avec confiance et s’émerveille des petites choses (une de ses premières répliques lui permet de se réjouir de la présence de loriots qu’elle pensait disparus dans le coin). Leur coup se prépare : Dena finance l’opération et Josh s’en imagine le cerveau. Ils se procurent un petit bateau, le fameux Night Moves, et font la rencontre du troisième larron, Harmon (Peter Sarsgaard). Lui est un vétéran de l’armée qui touche sa bille en explosifs et qui est suffisamment confiant pour sembler avoir fait ça toute sa vie.
Dena s’amuse, Harmon aussi et Josh s’agace de leur inconséquence. Les deux commettent à l’occasion quelques erreurs ou improvisations qui les mettent en danger – Harmon ne leur a pas tout dit sur son passé de prisonnier et a minimisé les imprévus sur place, Dena prend le risque de possiblement éveiller les soupçons pour se procurer les tonnes d’engrais nécessaires à la fabrication de leur explosif. Pourtant, Josh ne paraît pas nécessairement moins inconséquent que les deux autres. Ses motivations, il les résume d’un rageur « People are gonna start thinking, they have to ! » (« Les gens vont commencer à réfléchir, il le faut ») qui apparaît surtout comme une rationalisation maladroite et incantatrice, presque infantile, de sa colère. Personne n’est dupe : si l’histoire contemporaine est remplie d’activistes ayant théorisé précisément leur action militante, le geste est pour ces trois-là avant tout cathartique.
Pourquoi ces précisions ? Car dans la seconde partie du film, la question des motivations et personnalités de chacun devient prédominante. Il ne faudra pas longtemps pour que la dialectique du « terrorisme vert » rattrape Josh (désormais notre protagoniste) qui avait fait semblant de l’ignorer jusque là. Autour de lui, à la ferme où il travaille, on commente l’action-choc qui, horreur, a causé la disparition d’un randonneur. Un adolescent s’enthousiasme : « I’m sorry for saying this but I’m with the water on this one. You’ve got to start somewhere. » (« Désolé de dire ça mais je suis du côté de l’eau sur ce coup-là. Il faut bien commencer quelque part »), un adulte se désole : « They are idiots, that’s all. […] I’m not interested in statements, I’m interested in results. I call that theater. » (« Ce sont des idiots, c’est tout. […] Je ne suis pas intéressé par les prises de position, je suis intéressé par les résultats. J’appelle ça du théâtre »).
Alors qu’ils s’étaient promis de ne pas se recontacter, les trois complices ne cessent de se passer des coups de téléphone. Dena est en état de choc, n’avait pas imaginé des conséquences aussi violentes et les deux hommes commencent à s’inquiéter qu’elle ne parle, semblent découvrir seulement maintenant qu’ils risquent la prison à perpétuité. Le caractère impulsif de leur action et leur absence de visions à long terme apparaissent maintenant comme des évidences. On l’avait déjà pressenti au début du film lors d’une petite projection militante où les discours des uns et des autres témoignaient d’un microcosme finalement assez peu formé sur la question de l’après, portrait peut-être réaliste d’une forme d’incapacité américaine à penser concrètement l’anticapitalisme.
Night Moves n’est ainsi pas tant un récit grandiloquent sur l’action militante : comme chacun des précédents films de Reichardt, il est avant tout un portrait d’êtres humains finalement ordinaires, tributaires de leurs affects et déterminismes, profondément imparfaits. Josh est définitivement de ceux-là et cette imperfection est pour lui un euphémisme. Son orgueil et son air renfrogné, sa cause-prétexte pour laisser éclater sa colère poussent à se demander d’où vient véritablement cette dernière. Quelques indices d’abord : la gêne face aux femmes nues, son attirance manifeste pour Dena, sa jalousie silencieuse de la voir coucher avec Harmon et de constater que c’est lui qu’elle appelle pour parler de ses remords. La fin du film confirmera ces penchants incels inavoués, cette frustration qu’il a tenté de rediriger ailleurs – face à la peur croissante de Dena, Josh finira par régler la difficulté qu’elle cause de la manière la plus définitive. Comment survivre à cette noirceur dévoilée qu’il a toujours niée ? En tentant, comme il l’a toujours fait, de s’auto-convaincre à travers cette justification universelle de ceux qui ont commis le pire : « It was an accident » (« C’était un accident »). Peut-être ne réussira-t-il pas lui-même à croire à ce nouveau mensonge ; on ne répare pas si facilement un barrage détruit.

