Une limace dans la mousse

Critique de Old Joy (2006) | Evénement Kelly Reichardt

Un gong résonne et le moineau s’envole. Sur la terrasse de sa petite maison, Mark est assis dans l’herbe, les yeux fermés – méditation. Sa femme enceinte, Tanya, au-dedans, écoute par le téléphone fixe le message vocal de Kurt, un vieil ami de Mark qui lui propose un week-end entre amis, en duo – ellipse. Mark demande la permission à Tanya qui lui exprime qu’il n’en a pas besoin – vie de couple. Mark laisse Lucy, leur chienne, entrer dans le coffre de la voiture qu’il conduit ; il écoute une émission politique à la radio – générique d’ouverture : Old Joy.

Issu d’une nouvelle (elle-même inspirée par le travail de la photographe Justine Kurland) de Jonathan Raymond, collaborateur omniprésent de Kelly Reichardt (puisque auteur du roman qui inspire First Cow et coscénariste de Wendy et Lucy, La Dernière Piste et Night Moves), ce deuxième long-métrage de la cinéaste est son entrée déterminante dans la forme cinématographique qui deviendra sa patte. Toute l’introduction d’Old Joy instaure un calme, un rythme silencieux, des plans apaisés : il décompresse. Kurt apparaît à la fin du générique – leur week-end commence, il sera le film.

Mark et Kurt, ni déjà vieux ni plus trop jeunes, sont deux corps, deux visages. Mark rasé, Kurt barbu, le premier cheveux mi-longs, le second a une calvitie. Deux corps un peu usés, partageant un passé commun, une affection, un déjà-là mélancolique d’une amitié de jeunesse. Des paysages défilent sous un morceau de Yo La Tengo. Petit à petit, le barbu se montre en vieil enfant, l’imberbe en jeune adulte – paradoxe des chemins, simulacre des corps. Vieux célibataire d’un côté, futur papa de l’autre ; l’un fume des joints, l’autre conduit. La voiture passe un pont, entre dans la forêt ; le week-end débute en marge sylvestre, en marge de tout, et avant tout du sensationnalisme. Construire autour de situations simples ; s’éloigner des sujets trop pesants et réducteurs qu’impliquent les formes normatives de l’Art, Kelly Reichardt cadre les arbres et les longues routes tandis que les deux personnages discutent, la nuit tombée. Sa caméra fait partie du voyage et lorsque les deux hommes cherchent un endroit où faire un feu, poser leur tente, par les phares de la voiture, nous les voyons, caméra là où Lucy est, sur le siège passager, sur la plage arrière, en retrait et sans paroles. Elle leur laisse l’intimité dont ils ont besoin. Un commun vécu et que nous ne verrons pas. La première moitié du film est une errance.

Leur première nuit est au milieu de nulle part – autrement dit : du film. Au réveil, aucune parole, juste leurs corps et leur campement. Ils vont dans un bar, prennent leur petit déjeuner ; l’heure de la marche va arriver. C’est leur dernier face à face, un champ-contrechamp où une table les sépare, jusqu’à ce qu’un appel brusque la situation. La voiture ouvre la séquence suivante. L’aventure est une rêverie fragile. Un vagabondage aussi calme qu’incertain, aussi flottant que périssable.

La randonnée commence en contre-plongée, derrière les deux hommes, avec le reflet du soleil qui frappe l’objectif. Destination les sources chaudes et un bon bain comme un besoin de s’échapper, de se retrouver, de se ressourcer dans un espace en marge, en forêt, où chaque cadre est une respiration nouvelle, un bout de nature comblé de détails aussi ordinaires que magnifiques : la verdure des feuillages, la géométrie des troncs déracinés, la clarté d’une rivière, le bâton que Lucy récupère dans son eau, le découpage des fougères, la concentration des rameaux, l’étendue des chemins. Mark et Kurt entrent et sortent des différents cadres, façon de nous laisser la visibilité de ces détails sans leur présence, hors de leur marche. Le détail des gestes et le détail des espaces ; l’ordinaire et le banal ; la simplicité du commun ou la recherche d’un équilibre, seul véritable moyen de tenir le coup. Une cabane de bois, les sources chaudes et leurs gouttes d’eau qui tombent, coulent et apaisent. Les deux hommes se mettent nus, chacun dans son bain et la caméra, à distance, cadre l’ensemble. Lorsqu’elle s’approche, les gouttes d’eau se distinguent sur les deux corps tandis que Lucy s’amuse dans les fougères et que les oiseaux chantent. C’est le calme, les yeux fermés – méditation ; une limace dans la mousse.

Kurt sort de l’eau et s’approche de Mark, mal à l’aise, et lui touche les épaules, commençant un massage sous le bruit de l’eau. Il lui prend le front. Mark laisse sa main tomber dans l’eau, il s’apaise – méditation et yeux fermés. L’eau coule, les gouttes tombent, la forêt aussi s’apaise. Reichardt s’échappe, s’éloigne, agrandissant son champ jusqu’à faire disparaître les deux personnages derrière les arbres et le ruisseau, laissant l’ellipse gagner le montage. Par ces frôlements des corps, Reichardt expose non pas l’homosexualité refoulée mais l’hétérosexualité crispée. Le doute surgit, car il est rare (au cinéma comme dans la vie) de voir deux hommes se toucher sans sexualisation. Ici, le charnel se trouve sans le libidineux, la chair sans le sexe ; il n’est pas question de sexualité, mais de dédramatisation de la tactilité, le toucher comme moyen de s’aimer, et non de se désirer. Juste acter un passage mutuel et réciproque dans la vie de l’autre. Une amitié qui se termine est une amitié qui a eu lieu – à méditer.

À la fin, en rentrant sous la musique et dans la nuit, une petite tape sur l’épaule, une dernière caresse à Lucy, puis un dernier regard avant que la radio reprenne son flux de paroles politiques, Mark au volant de sa voiture, Kurt perdu dans la ville, puisOld Joy apparaît – générique de fin. Une brève histoire dans un court long-métrage. Les conventions, les rôles attitrés, le besoin d’un devenir, d’un devenir-adulte, les biais patriarcaux, les constructions du masculin, tout ça semble la part étroite de notre monde contemporain occidental, tout ça semble le miroir à démanteler que souhaite offrir Kelly Reichardt. L’image passée du moineau qui s’envole resurgit sous la guitare du générique ; celle de la limace sur sa mousse aussi – tous ces détails qui font de l’ordinaire un apaisement.