L’île de la tentation

Critique | Send Help de Sam Raimi, 2026

Hollywood adore les histoires d’amours contrariées. Sam Raimi est l’une de ces victimes : arrivé au sommet avec sa trilogie Spider-Man (2002-2007), le bougre retourne sa veste pour produire Jusqu’en enfer avec sa société de production avant de revenir chez la souris aux grandes oreilles, la queue entre les jambes, afin de réaliser Le Monde fantastique d’Oz (2013) puis Doctor Strange 2 (2022). Amour, gloire et descente en enfer. Le réalisateur d’Evil Dead commencerait-il enfin à comprendre que c’est loin du devant de la scène qu’il est le meilleur, lorsqu’il travaille sur des films dont personne ne se soucie ? Ce n’est pas anodin qu’il soit l’un des coupables de la vague de blockbusters de super-héros dont on ne sort pas depuis une vingtaine d’années, catastrophe industrielle dont il peut prendre la responsabilité en se défendant de ne pas avoir vu la dégénérescence arriver. On connaît la chanson — et elle remplit bien les poches.

Avec un budget de 40 millions, Send Help revient à l’économie de croisière de Sam Raimi : un soutien des studios (20th Century et Disney) contre lesquels la liberté artistique est négociée au prix d’une enveloppe « réduite », soit cinq fois moins que pour son dernier film chez Marvel. Cela se sent dès les premières secondes du film, dans le plaisir grotesque que prend le cinéaste à présenter naïvement des personnages stéréotypés, dont on imagine aisément l’étude imminente de leurs limites : d’une part, Linda du service stratégie et planification (Rachel McAdams), la fille gênante du bureau qui mange des sandwichs au thon à son poste sans se rendre compte que l’odeur dérange ses voisins, et de l’autre, Bradley Preston (Dylan O’Brien) beau gosse jeune et dynamique parachuté à un poste de direction que Linda convoitait, et dont la promotion est principalement due à son arbre généalogique plus qu’à ses compétences. Le film prend un certain temps à préciser l’épaisseur du trait de ces personnages, repoussant quelques situations gênantes de travail dans leurs retranchements les plus socialement violents. De manière unilatérale, le cartésianisme de Linda se heurte violemment au cool de Bradley, qui passe sous silence toutes les violences symboliques qu’il provoque (pourquoi il a eu le poste à sa place par exemple), avant de se voir obligé de les expliciter à Linda. Cela devient alors méchant. Pouvait-il en être autrement dans ce système perverti ? Une hypothèse : le film se sert de ces situations véhiculées par l’embarras pour montrer en réalité que la méchanceté dérange encore plus Bradley que la vie favorise systématiquement, plutôt que Linda, habituée à ce type d’oppression. Ce n’est alors plus méchant, mais cynique : Raimi fait subir cela à son personnage masculin sans que Linda n’y voit que du feu.

Avec filtre

Le prétexte du film, assez similaire à la situation posée dans la deuxième partie de Sans Filtre de Ruben Östlund (2022), c’est de faire atterrir par accident ces deux stéréotypes que tout oppose dans un espace hostile, en reconfigurant les rapports de pouvoir. Son filtre, c’est donc le genre. Si à la ville, toutes les portes s’ouvrent à Bradley, dans Send Help, c’est Linda qui reprend le pouvoir (elle regarde religieusement des télé-réalités survivalistes et s’entraîne pour participer à l’une d’elles) sur son patron diminué, blessé dans l’accident d’avion dont ils ont été victimes. Particulièrement impressionnante, la séquence en plein air sert d’ailleurs de pivot au film : alors que les hommes de la direction trouvent des vidéos de Linda et se moquent à quelques mètres d’elle, la destruction de l’avion offre de premières images gores, comme si les monstres revenaient à la surface (Linda se « venge » en poussant l’un de ses bourreaux qui cherche à s’accrocher à sa jambe), mais aussi de vieux fantômes du cinéma de Raimi (l’île est truffée de références à ses précédents films). Retour à toutes les origines.

L’arrivée sur l’île coïncide alors avec une bascule dans sa partie la plus régressive et répétitive. Il faudrait chaque jour et en priorité chercher à se nourrir, boire et améliorer sa condition comme le prêche Linda, quand Bradley ne pense qu’à construire un radeau. Mais surtout, l’étude comportementale de Sam Raimi brille par la puissance retorse des stéréotypes collant à la peau de ses personnages : Bradley n’arrêtera jamais d’être égoïste et méprisant envers Linda, alors même que celle-ci lui sauve objectivement la vie et continue d’être conciliante et indulgente envers lui. Send Help ne saurait ainsi se réduire à un simple retournement de l’échelle sociale, le réalisateur faisant de sa protagoniste une personne profondément blessée et complexe, moins simplette qu’il n’y paraît (et en ce sens, nous la jugions depuis le début, empêtrés dans notre patron gaze de spectateur). Parce que rester sur cette île, c’est garder le pouvoir, Linda en vient à supprimer les aides qui se présentent à elle lorsqu’elle explore la nature environnante, créant en elle, on l’imagine, une profonde dissonance.

La résolution attendue du film intéresse moins que la chronique survivaliste que réalise Raimi, avec son lot d’intrigues secondaires frôlant la sitcom (le devenir sexuel du tandem notamment). Il y a forcément quelque chose de décevant dans la fin programmée d’un quotidien retrouvé ; et c’est un peu, aussi, la limite d’un tel système — outsider de l’intérieur poussant jusqu’au sommet une forme mineure. Send Help ne pouvait échouer ailleurs que dans un happy end de la sorte. C’est un peu triste à écrire, mais la confusion a tendance à devenir le nouvel horizon de Sam Raimi :  pas tellement pour ses qualités, crises ou regains d’inventivité, mais surtout en raison des conditions matérielles qu’il réussit à réunir et qui déterminent plus que toute chose la qualité de ses films.

Send Help de Sam Raimi, au cinéma le 11 février 2026