Critique | Sainte-Marie-aux-Mines de Claude Schmitz, 2026
Un très charmant premier plan cherche son cadre, sa distance, trop lointaine sans doute, confuse peut-être, or l’église tinte, une chose sonne faux, tape à côté. Dans une rue étroite, plan suivant, les deux personnages s’approchent, papotant « c’est joli », « c’est original », « j’aime bien » ; ils n’ont pas grands dires, alors on les regarde, leurs corps aussi instables que le plan précédent, toutefois coincés par une fixité qui devient reine, dictant le rythme en mutant loi. Passant du cadre aux corps, l’instabilité passionnante se retrouve alors bâillonnée d’une écriture rampante aux spontanéités rares : les effets tombent à l’eau, et les corps, les voix, les déambulations ne suffisent pas à combler un blabla peu convaincant aux grains de voix pourtant si justes. Les acteurices – amateurices ou pas loin de l’être pour la plupart – semblent bridé·es, coincé·es dans un dispositif qui ne les libère pas. Peut-être que le décor extérieur de cette belle commune d’Alsace aurait mérité autant de place que laissait croire le titre ; il n’en est rien. Les différents intérieurs bloquent de tapisseries et de personnages (les deux se fondent en un) les doux vallons aux herbes vertes. Les « jolies », voire « originales » architectures du coin n’auront qu’une place partielle dans Sainte-Marie-aux-Mines ; le duo parlant lui chipant la vedette : le film aurait dû être titré Deux corps perdus dans un décor parqué.
Ça ne décolle pas. Un semblant d’intrigue (un vol de bijou) dans un semblant de fresque rurale (l’on passe d’un lieu à l’autre telle une carte postale de la contrée), Claude Schmitz a la filiation cartoonesque d’un Dumont et décentralisante d’un Guiraudie ; pour autant, il n’en a pas l’adresse cinématographique (Braquer Poitiers l’avait, et tout n’est pas perdu). Des bouts de peinture et quelques farces ne font jamais tableau ; par là, l’intrinsèque qualité de mise en scène ne saurait sauver la vue d’ensemble. Certaines malhabiletés scénaristiques, naïvement, ternissent la toile de tout un tas d’idées charmantes. Quand l’un des deux héros, Francis (joué par Francis Soetens), tombe amoureux, son amoureuse Nour (jouée par Samia Lemmiz) devient un poids à son amitié avec son partenaire, Alain (joué par Rodolphe Burger) – tous deux inspecteurs de police. Ce poids est fruit d’une possessivité classique : pourquoi penses-tu à ton ami alors que tu as une amoureuse ? rejouant ainsi tristement les codes psychologiquement classiques des relations en surchargeant le personnage féminin d’un aspect douteusement castratrice. Nour est réduite à sa jalousie, à son désir d’annihiler la fraternité amicale des deux hommes. L’amitié platonique masculine est alors traitée comme une lourdeur à l’amour, une impossibilité de coexistence, rendant gauchement l’apparition d’une femme en fardeau. Par ailleurs, et tout aussi bancal, le « méchant » du film est l’étranger (un homme d’origine arménienne) qui n’a, lui non plus, pas d’autres traits scénaristiques que sa bassesse, sa noirceur, et qui finira – une balle dans la jambe tirée par Francis – hors-cadre. Les deux héros prennent tant de place qu’ils ne laissent que quelques miettes aussi grossières que bâclées aux autres. La violence du coup de feu policier n’est pas traitée politiquement et la violence policière en devient même un élément scénaristique de la résolution amicale que l’apparition de Nour avait préalablement coincée.
Ces différentes maladresses scénaristiques (par candeur sans doute) donnent un goût particulièrement louche à tout le film, réduisant toute vitalité potentielle qu’aurait pu offrir la marge géographique et l’improvisation des acteurices à une basse reproduction des codes construits psychologiquement et socialement. Le « coup de foudre pour la vallée » de Francis (qui semble aussi celui du cinéaste) n’est pas filmé, et semble d’ailleurs amoindri par tous ces petits détails d’écriture trop étroits. Sainte-Marie-aux-Mines est perdu derrière ces deux héros, perdu derrière son scénario bridant, perdu derrière son absence politique. Sainte-Marie-aux-Mines est une divine intention égarée et ternie par une absence, un manque criant mais difficile à qualifier. La fresque est belle mais ne prend pas ; l’ingénuité patente tel un boulet au pied de sa vallée.
Sainte-Marie-aux-Mines de Claude Schmitz, en salles le 11 février

