Critique de Wendy et Lucy (2009) | Événement Kelly Reichardt
Le film s’ouvre sur un contraste : des trains de fret sont filmés en plans fixes sous toutes leurs coutures, puis un long travelling dans une nature luxuriante épie une femme et un canidé. Ce sont deux âmes errantes qui s’amusent, ce sont Wendy et Lucy. Les fredonnements de Wendy (Michelle Williams, dont on reconnaît évidemment le timbre) habillent le plan-séquence, et créent un climat de langueur. Avec la simplicité qui la caractérise, Kelly Reichardt filme une possibilité dans sa longueur, celle d’une harmonie entre deux êtres sentients.
Et j’irai loin, bien loin…
La cinéaste états-unienne a pour coutume de filmer les vagabond·es, celleux qui avancent contre la marche du monde, et conte ainsi une contre-histoire douce mais violente des États-Unis. Dans Wendy et Lucy, les deux corps cherchent à aller en Alaska, avec quelques dollars (« 525.00 » nous rappelle le carnet de voyage de Wendy) et un tacot sorti de l’Indiana. Sans un dialogue, mais par l’image, on comprend son itinéraire par ses finances, car avant tout, voyager, c’est dépenser. L’idée du road-trip se soustrait donc inévitablement à une condition implacable : l’argent. La grande idée du film est de montrer une volonté de déplacement vers un ailleurs (l’Alaska là-bas, il y a de l’emploi), tout en confinant le personnage et son accompagnatrice à des espaces réduits : une voiture comme auberge, une station-service en guise de salle de bain, un village de l’Oregon (État de prédilection de la cinéaste) pour décor. Loin des errances bohémiennes et rêveuses de Rimbaud, Wendy se contente surtout de survivre, et pour cela, elle commettra ce que l’états-unien buté d’un supermarché juge inacceptable : voler une pomme. Peut-être s’appelle-t-il Adam, et c’est ce rapport viril au monde qui l’a poussé à l’apathie. Le problème n’est pas la nourriture, mais de « montrer l’exemple ». Après tout, elle a volé, et elle risque d’aller très loin avec cette pomme… Au commissariat. Pendant ce temps perdu en garde-à-vue, à observer scrupuleusement le balancement des aiguilles, Lucy, attachée dehors, se perd. En tout cas, on l’imagine, car quand Wendy reviendra, elle ne sera plus là.
À bout de course
À l’image de films néoréalistes italiens (précisément Umberto D., 1952 ; plus vaguement Le Voleur de bicyclette, 1948), Wendy et Lucy filme des êtres constamment à bout de course, sur le fil, au bord du gouffre, en proie au poids du monde. La perte du chien, seule source de plénitude (en témoignent aussi bien le travelling inaugural qu’une des dernières scènes du film, bouleversante car irrémédiable) accentue la panne du véhicule, puis les coûts de réparation excessifs (entendre : racheter une voiture lui reviendrait moins cher), et l’absence persistante de Lucy, la (potentielle dernière) nuit dans la forêt car un homme rôde… Un seul espoir : le vieil homme au téléphone. Gardien d’un parking, leurs solitudes autant que leurs précarités communiquent. Le film n’est pas vidé d’espoir, mais juste chargé d’injustices. Alors, il faudra reprendre le train, accepter de se laisser porter, pour l’ailleurs, et pour le pire.

