Doux comme un beignet dans la figure

Réflexion autour de First Cow et The Mastermind | Evénement Kelly Reichardt

Que deviennent le western et le film de casse lorsqu’on les considère comme de la petite cuisine, loin de la grande Histoire ? First Cow et The Mastermind mettent les petits plats dans les petits et font du foyer, au sens plein du terme, jusque dans l’antre du feu, le cœur névralgique des envolées lyriques et des grandes épopées que poursuivent d’ordinaire les films de genre. D’un côté, le grand mythe de la conquête de l’Ouest par les pionniers devient une quête pour fabriquer un beignet avec le lait de la seule vache importée sur des terres désertées. De l’autre, les collants de la femme de Mooney lui serve de cagoule pour braquer un musée. Les dessous du genre ne sont pas dans les temps morts du film d’action, comme certains films ont pu aussi le travailler. Au contraire, il s’agit pour Kelly Reichardt de montrer qu’un véritable ouvrage est fait dans le geste quotidien. C’est peut-être en insistant sur la valeur de ce qui apparaît d’abord comme insignifiant que l’on comprend que la gloire est d’abord dans la survie, plutôt que dans la conquête guerrière. Et l’absence d’actions guerrières ne veut pas dire non plus une attente infinie ni grotesque d’une gestuelle dégonflée de son épique. Sauf peut-être quand les hommes jouent à être plus importants qu’ils ne le sont.

Les deux films font ainsi du foyer familial élargi — puisque dans First Cow, deux hommes décident de partager et d’entretenir ensemble le modeste baraquement qu’ils ont investi, isolé dans la forêt — l’endroit d’où se déploie les velléités de voir plus grand. First Cow va à l’encontre du capitalisme agressif et conquérant en mettant en scène le début d’une amitié animale entre Cookie et la vache, dont il prend grand soin lorsqu’il la trait, à l’instar de la manière dont son camarade King Lu s’installe à ses côtés lorsqu’il est épuisé par sa blessure. Dépasser sa condition ne veut pas dire se croire supérieure à la sienne, cela veut simplement dire tenter de vivre un peu mieux, de goûter à la douceur d’un beignet plutôt qu’à l’âpreté d’un pain noir.

The Mastermind est à ce titre plus directement revendicatif d’un constat féministe : aucun film de casse n’aurait pu avoir lieu s’il n’y avait eu des femmes derrière pour s’occuper du quotidien. Il est ainsi ironique que Mooney (Josh O’Connor) soit à ce titre charpentier au chômage pendant que sa femme gagne l’argent familial et refuse de garder les enfants parce qu’il est « occupé » à préparer son coup. La manière dont l’espace du foyer est investi par l’homme et ses compères est dès lors étonnante : les réunions ont lieu au sous-sol, et ils se font interrompre par Terry (Alana Haim) comme des enfants qu’un parent rappelle à la réalité lorsque l’heure n’est plus à la rêverie mais à la priorité du concret. Le film de genre est un fantasme de grand enfant.

Dans First Cow l’amitié masculine était valorisée dans la douceur d’un rapport de confiance et de soin face à la rapacité d’une société presque encore à l’état de nature. Par contraste, sa dérive misogyne est vivement critiquée dans The Mastermind, où la fraternité devient complicité criminelle, que refuse les femmes lasses de couvrir leurs maris qui mettent en danger l’équilibre qu’elles ont difficilement maintenu contre leur paresse. Les deux films fonctionnent ainsi comme un diptyque sur le film de genre américain, mettant en lumière le rapport intrinsèque entre une certaine forme du capitalisme et un patriarcat crasse. Le rêve américain est d’abord sans doute celui d’un homme blanc cisgenre aussi plat qu’un billet de banque. Et si les pionniers de la conquête de l’Ouest, grand trope du cinéma américain, ont touché le sol, ce n’est pas d’un pied écrasant, mais d’une main tâtonnante dans la terre glacée, à la recherche de ce que peut leur offrir véritablement la terre : un petit peu de nourriture, et un lieu de repos éternel, même quand l’eau aura coulé sans les ponts.