Autour de The Mastermind | Évènement Kelly Reichardt
On pourrait croire que l’un des traits communs aux films de Kelly Reichardt, c’est le sentiment de l’implacable : parce qu’ils ordonnent des gestes vers autant de conclusions apparemment sentencieuses, on aurait vite fait de déduire une propension à filmer des trajectoires droites et des destins figés. The Mastermind serait d’ailleurs le symptôme même de ce goût de la ligne droite : un braquage, et l’arrestation inévitable de son cambrioleur ; la référence à Pickpocket (1959), gonflé du goût moral de Bresson, ne fait que renforcer cette théorie. Et comme pour celui de Michel, le récit de J.B. Mooney convertit un petit larcin préliminaire en un casse plus gros ; puis, par goût de la matière et de la précision commune à ces deux grands cinéastes, les effets vont nourrir le film, et des motifs nous n’en aurons guère.
Sauf que Kelly Reichardt, presque en sociologue, presque en historienne, nous apprend en permanence à regarder ailleurs. Cela a été déjà dit : J.B. Mooney, dans sa cavale, est imperméable aux massacres commis au Cambodge, au Vietnam, aveugle à la répression policière – c’est par voie de conséquence ce qui le mènera à sa perte. Certaines femmes (2019) est la démonstration de ce déplacement, par sa manière de dessiner des histoires d’Amérique que la fiction de son pays a laissées dans la périphérie. Ce film digéré, on s’empresse de regarder à notre tour les figures périphériques disséminées dans les films de Kelly Reichardt ; sauf que plutôt que de les cadenasser par la fiction, la cinéaste construit un montage afin de constamment les rendre au réel, et de déconstruire le mythe de l’agentivité des héros et de la passivité de celles et ceux qui gravitent autour. C’était dans First Cow (2021) la familiarité avec laquelle Lily Gladstone nous apparaît, offrant une anecdote à la fiction qui nourrit avec richesse et clarté la responsabilité coloniale des Etats-Unis face à l’Histoire.
Pour revenir à The Mastermind : l’aveugle J.B. Mooney, insensible aux mouvements de la société et de l’Histoire, se rêve agent actif de son histoire – tout comme il se rêve charpentier : en vérité, il ne travaille pas –, alors même qu’il en est le phénomène périphérique. C’est en fait un agent parasite : sa situation est autorisée par un état du monde qu’il ne connaît pas, et par d’autres responsables pour lui. Il demande de l’argent à sa mère pour financer son braquage (qui accepte en promettant de le cacher au père). Dans son foyer, c’est sa femme Terri qui est seule responsable : elle l’extraie de la cave alors qu’il joue au brigand avec ses collègues encagoulés de bas qui séchaient sur l’étendoir, elle est seule à travailler et seule parent attentive. Mais c’est surtout dans sa cavale que la leçon de Certaines femmes se révèle, avec cette scène qui aurait pu fonctionner comme un quatrième segment du film : alors qu’il se réfugie dans la maison de campagne de ses amis Fred et Maud, le premier s’extasie, assez inconscient, de reconnaître le visage de son ami dans la presse ; Maud, à son tour dans le dos de son conjoint, confronte J.B. Mooney à son inconséquence. La paix qu’elle s’est battue à construire, elle refuse de la mettre en jeu pour la médiocrité de celui qui n’a pas été capable de la considérer. C’est la fausse ligne droite écrite par Kelly Reichardt : J.B. Mooney n’est harnaché à aucun destin, uniquement à ses œillères.

