Elle en avait marre, elle aussi…

Édito | Dossier Sandrine Bonnaire

1983, À nos amours. C’est l’un des plus beaux films du cinéma français des années 1980, celui qui révèle Sandrine Bonnaire (César du meilleur espoir), au prix d’une mise à mort symbolique du père, dans tous les sens du terme. Nez-à-nez semi-improvisé entre Sandrine Bonnaire et Maurice Pialat, la fille et le père, Suzanne et le réalisateur : il lui dit « Je crois que je vais vous quitter, Suzanne… » Des dix longs-métrages réalisés par Pialat, À nos amours est le sixième. Le commencement de la fin, et pourtant son plus lumineux — il a tout-à-fait conscience qu’il filme quelque chose d’infiniment rare : il est le premier à poser sa caméra sur son actrice, et le seul à filmer sa fossette magnifique, l’unique privilégié à se permettre de discuter, comme un père, comme un père à sa fille, avec cette jeune fille de son temps. De tout, de rien, et même du plus grave. Nous n’en sommes qu’au premier tiers du film, l’actrice aux balbutiements de sa carrière, au plein cœur de la vie donc, et voilà que cette réplique surgit comme un coup de fusil impromptu. En plein milieu d’une séquence anodine, celle-ci devient tout à coup matricielle de la destruction en cours de la famille nucléaire française. Pialat a pu être un cinéaste violent, mais il est, à ce moment-là, un passeur prostré au service du teen movie qu’il transcende, mais aussi de son actrice, dont il sait qu’elle lui survivra.

2026, À nos années 1980. Nous n’avons pas vécu cette époque, mais nous avons rattrapé ses films, et y avons vu tout ce que le cinéma pouvait projeter sur ses jeunes actrices. La trajectoire de Sandrine Bonnaire au cours de sa première décennie de cinéma révèle à la fois sa singularité ainsi que la diversité de ce que sont devenues « les années 1980 du cinéma français ». En 1985 dans Sans toit ni loi d’Agnès Varda (qui ressort ce mercredi 11 mars au cinéma en version restaurée), elle joue Mona, « une fille qui ne dit jamais merci, qui pue, et qui dit merde à tout le monde » des mots de la réalisatrice. Lion d’or à Venise, et deuxième César pour Bonnaire (Meilleure actrice). Elle est devenue grande très vite, en moins d’une décennie. Quand elle joue dans La Captive du désert de Raymond Depardon (1990), elle est déjà ailleurs, mais  c’est une autre histoire que nous vous raconterons une prochaine fois. 

Les années 1980 de Sandrine Bonnaire constituent pour nous le parfait réglage de focale pour analyser à la fois une actrice (un jeu) et une époque (ses aspirations) — leur caractère résolument irréductible. Ses films peuvent paraître contradictoires ; ils sont en fait une recherche permanente. Les mots de Bonnaire dans notre entretien rappellent la complexité du monde, y compris du cinéma : le tournage avec Varda a été rude, en plein hiver, et elle ne l’a véritablement rencontrée que des années plus tard. De la même manière, on ne saurait mettre dans le même panier Maurice Pialat dont l’immense travail auprès de Sandrine Bonnaire a contribué à étendre les possibilités de son jeu, et Jacques Doillon, qui la filme dans La Puritaine avec toutes les certitudes décevantes qu’on peut avoir avant de découvrir le film : une vision bien figée de « la » femme, un plaisir pris au morcellement de son corps, à s’en approcher avec les mains sales et les mots baladeurs. 

Les films restent comme des preuves, et nous les parcourons aujourd’hui à la recherche d’un sens à donner. Qu’ont à nous dire les André Téchiné, Claude Sautet et Patricia Mazuy des années 1980 ? Et que leur rétorque la jeune Bonnaire en retour ? Il aurait été bien plus reposant de découvrir que le monde est binaire, avec les cinéastes violents d’un côté et les réalisatrices féministes de l’autre, que l’un ne se mélange jamais à l’autre. L’histoire ne peut se comprendre qu’au cas par cas. Alors, à défaut de pouvoir la réécrire, tâchons au moins de la comprendre avec finesse.