Critique | Les Innocents (André Téchiné, 1987) | Dossier Sandrine Bonnaire
Si la rencontre Téchiné-Bonnaire semblait évidente, elle n’a pourtant donné lieu qu’à un seul film : Les Innocents, en 1987. Pourquoi évidente ? Bien qu’aujourd’hui Téchiné soit hâtivement considéré comme un réalisateur académique peu inspiré, il a été, des années 1980 aux années 1990, l’un des plus grands directeurs d’acteurices du cinéma français. Ses films, sophistiqués et romanesques, parfois écrasés par leur surpoids narratif, laissent toute leur place au jeu des personnages et à leurs déplacements face à la caméra, en organisant un véritable ballet de corps et de regards, partagés entre un puissant désir érotique et un violent rejet physique. Dès lors, qui de mieux que Sandrine Bonnaire, jeune actrice impulsive de Pialat, aux grands yeux noirs et au large sourire espiègle, pour jouer les atermoiements sentimentaux téchinesques ? Cependant, du propre aveu de son actrice, Les Innocents est loin d’être le meilleur film du cinéaste dans cette faste période.
Après un très sobre générique bleu marine accompagné d’une musique du XVIIIe siècle, le film s’ouvre sur la vue d’une ville méditerranéenne, suivie de l’accroche « Il était une fois, dans une cité du sud de la France… » Jeanne (Sandrine Bonnaire) a quitté le Nord et part à la recherche de son frère, un jeune homme muet pour lequel elle ressent un amour fusionnel des plus intenses. En ville, elle rencontre deux garçons : d’abord Saïd, un jeune immigré (Abdellatif Kechiche, bien des années avant qu’il ne devienne cinéaste), puis Stéphane (Simon de la Brosse), tête brûlée de bonne famille fricotant avec des milices d’extrême droite. Cherchant à multiplier les pistes narratives à mesure qu’interviennent de nouveaux personnages (dont Jean-Claude Brialy, qui remportera le César du meilleur second rôle pour ce film), le film se perd dans des labyrinthes de fictions superflus. Il quitte progressivement Jeanne et son frère au profit de Saïd et Simon, protagonistes masculins et figures homoérotiques rivales, qui gagnent la préférence de Téchiné pour leur grand potentiel tragique et politique. Cette impression d’un film restant à la surface de son sujet provient de la façon dont le cinéaste coupe net certaines séquences, remplaçant l’approfondissement psychologique et narratif de ses personnages par un effet de stylisation soudain. En témoigne un très beau moment où Saïd, Jeanne et Simon se retrouvent une première fois ensemble pendant une répétition musicale, dans une salle de spectacle quasi-vide. Leur confrontation est figurée par leurs ombres chinoises sur un fond bleu azur, rappelant les animations de Lotte Reiniger : leur rencontre, irréaliste, se transforme en scène onirique à l’élan quasi érotique qui se trouve immédiatement coupée par une scène plus explicative entre Jeanne et Stéphane. La confusion du propos, mêlée à la succession de ces bonnes idées restées inabouties, voire brouillonnes, font des Innocents une œuvre somme toute mineure.
Néanmoins, le film a une qualité rétrospective, ouvrant la voie à ce que Téchiné réussira le mieux dans la suite de sa carrière, en particulier dans Les roseaux sauvages (1994) : l’intrication entre un propos sentimental et un arrière-plan social. Plus tard, les relations entre personnages sembleront moins artificielles parce qu’elles ne prendront plus seulement source sur leur seule appartenance à une même ville. Il retrouvera ainsi une sobriété formelle plus réaliste, lui permettant d’accorder plus d’attention à ses personnages. Cette dimension mélodramatique n’est pas nouvelle chez Téchiné, elle s’entremêle avec une inspiration plus proche de la tragédie classique (notamment Antigone de Sophocle, dont une citation conclut le film : « Je m’associe pour aimer, et non pas pour haïr »). Il reprend cette inspiration en l’assimilant à une plus large question sur le métissage prenant une forme autant sexuelle que politique, où les personnages trouvent une destinée fatale — de façon attendue, dans un ultime règlement de compte, les deux garçons sont assassinés par des militants d’extrême droite.
On s’étonne aussi de trouver Les Innocents très inspiré par le « cinéma du look » des années 1980, quand Téchiné ne semblait pas attiré par ces nouvelles formes inspirées de la publicité. Il reprend en particulier certains motifs visuels caraxiens (Mauvais sang notamment), comme par exemple le changement d’apparence de Sandrine Bonnaire à travers une nouvelle coupe peroxydée peu authentique, ou encore lorsqu’elle chevauche une moto dans la nuit sans ancrage réaliste. Téchiné figure les sentiments de ses personnages par des effets de montage parfois grossiers qui nuisent à l’attention entière donnée à ses scènes. Ces stylisations, parfois remarquables (comme le passage en un raccord dans l’axe entre le jour et la nuit ou un affrontement de deux personnages au milieu d’une valse en pleine rue) désamorcent paradoxalement tout potentiel tragique.
Blafarde et enfantine
Dès lors, le film est moins intéressant pour ce qu’il raconte que pour ce qu’il montre de ses acteurices, en particulier Sandrine Bonnaire. Ses portraits en gros plan témoignent d’une véritable interrogation du réalisateur, comme s’il cherchait à savoir comment la filmer, essayant différents effets pour ce faire. Dans certains dialogues, la caméra effectue un panoramique à 360° autour d’elle, comme pour exprimer la confusion sentimentale qu’elle ressent. Téchiné cherche à composer le paysage mental de son personnage par les possibilités permises par la caméra. Le film devient comme un reportage inavoué sur Bonnaire et son visage qu’il cherche à transfigurer, transformant sa coupe de cheveux et sa garde-robe, n’en faisant qu’une déclinaison de jaune sur fond bleu méditerranéen. Pour le réalisateur, l’actrice est avant tout un modèle pictural. Il cherche à en percer un mystère, comme un secret insoupçonnable plus grand que le film. On ressent alors une ambivalence dans le visage de Bonnaire : une part assez enfantine, notamment dans sa relation avec son frère ; et une autre plus dure, mutique, dont les traits fermes et les yeux hagards sont plus proches de ceux d’une statue grecque.
Si le rendez-vous Téchiné/Bonnaire n’aura été que peu concluant, il reste un point clef de leurs travaux respectifs. Pour Sandrine Bonnaire, le film permet déjà d’appréhender une évolution de son jeu : progressivement, l’actrice deviendra plus une silhouette qu’il s’agira de déguiser, de façon à mieux y puiser un mystère caché sous des traits blafards et juvéniles. Le caractère androgyne de son visage deviendra l’une des grandes trouvailles de Rivette sur le tournage de Jeanne la pucelle (1994), comme sa silhouette glacée sera le point de départ de la caractérisation de son personnage par Chabrol dans La cérémonie (1995). Les Innocents aura donc été, autant pour son réalisateur que pour son actrice, le brouillon nécessaire à une évolution au long terme : les temps qui changent, de l’adolescence aux débuts de la vie d’adulte.

