Viva Mona

Critique |  Sans toit ni loi (Agnès Varda, 1985) | Dossier Sandrine Bonnaire

Le film commence par un corps. Un corps déjà mort, retrouvé dans un fossé, raidi par le froid. Les bottes couvertes de boue. Le visage à moitié caché dans l’herbe gelée. C’est la fin de Sans toit ni loi. Et c’est aussi son commencement. Agnès Varda remonte le temps. Elle reprend la route dans l’autre sens. Elle suit les traces laissées par cette jeune femme avant que le froid ne les efface. 

Écumer les jours 

Mona (Sandrine Bonnaire) sort de la mer. Une silhouette nue avance sur la plage. L’eau derrière elle, la terre devant. Comme une naissance étrange, déjà tournée vers la disparition. Puis la route. La réalisatrice filme la dérive d’une jeune femme dans la campagne gardoise : routes départementales, vignes, champs, villages presque vides, maisons abandonnées. L’hiver écrase les couleurs. La terre est dure. Mona traverse ces paysages comme une présence étrangère. Elle vient de la mer mais doit apprendre la terre : les patates, les vignes, les arbres malades. Peut-être n’est-elle simplement pas faite pour cet environnement. Elle avance, marche toujours, et occupe les vides qu’elle rencontre : une maison abandonnée, une cabane, un coin de hangar. Elle habite ces lieux pour une nuit, deux peut-être, leur donne un peu de présence avant de disparaître à nouveau. La structure du film avance ainsi par blocs. Des fragments de trajectoire reliés entre eux par une figure récurrente : les travellings latéraux. Douze exactement. Mona traverse le cadre de droite à gauche, toujours dans le même mouvement. Une marche obstinée. Le paysage défile derrière elle. Ce dispositif donne au film un rythme presque mécanique, comme si la route avalait progressivement le personnage, accompagnée par les violons stridents qui traversent la bande sonore.

Au centre du film, il y a le visage de Sandrine Bonnaire. Dix-sept ans à peine. Les traits encore tendres, immaculés — presque ceux d’une Vénus surgie de l’eau — se salissent peu à peu au fil du film. La poussière, les lèvres gercées, les cheveux emmêlés. Son regard devient dur, perdu. Son corps, affaibli par le froid, se recroqueville lentement jusqu’au fossé. Le corps de Sandrine Bonnaire se construit ainsi à l’écran : par l’usure. Au montage, Patricia Mazuy participe à cette fabrication d’une présence brute, un corps déjà très cinématographique, qui trouvera plus tard une autre forme de violence dans Peaux de vaches (1989). Un corps saisi dans la durée et dans sa friction avec le paysage. Fatigué. Bonnaire n’est pas filmée comme les jeunes actrices de l’époque. Mona pue. Elle ne dit pas merci. Elle dérange. Et pourtant les regards se posent constamment sur son corps. Les hommes commentent, évaluent, plaisantent. Paradoxe du male gaze, peu importe l’odeur, tant qu’elle a un joli cul ou qu’elle embrasse bien, elle reste baisable. Elle sait. Elle négocie parfois. Un sandwich. Un joint. Un coin pour dormir. Un peu de chaleur humaine contre la nuit glacée. Pas de soumission, plutôt une stratégie de survie. Se coller à quelqu’un pour ne pas mourir de froid. La liberté a parfois cette forme. Vivre à la marge. Sortir de la société. Marcher le long des routes sans destination claire. Et même quand une voiture s’arrête, même quand quelqu’un propose un ailleurs, repartir. Toujours garder la direction de sa propre vie. Même si cette direction mène à un fossé.

Visages en villages

Des gens parlent de Mona. Certains la regardent face caméra, comme s’ils répondaient à une interview. La forme elle-même oscille entre fiction et documentaire. Mona devient une silhouette que l’on recompose par fragments, par souvenirs imparfaits. Elle existe dans les récits des autres autant que dans sa propre marche. Une ouvrière agricole, un berger, une bourgeoise, une étudiante. Parmi eux, Yolande Moreau, une femme de ménage. Ils racontent leur rencontre avec la vagabonde. Chacun donne sa version. Elle était ingrate. Elle était libre. Elle était perdue. Le film ne tranche jamais. Il laisse ces regards (fictifs) coexister, comme autant de projections sociales insaisissables sur ce corps en marge. Une femme est toujours conçue comme une projection, malgré toute la réalité matérielle de son corps crasseux. Liberté totale. Solitude totale.

Autour d’elle, la campagne semble contaminée. Les platanes aussi sont malades. Importés après la Libération, certains ont été infectés par un champignon venu d’Amérique. Les troncs pourrissent de l’intérieur. Des arbres qui meurent lentement. Le film regarde ces paysages comme on regarde un corps qui s’épuise. La terre devient presque un miroir de Mona : un organisme abîmé, traversé par des forces qui le dépassent. Quand le film sort en 1985, la France s’enfonce dans une crise sociale profonde. Le chômage explose. La pauvreté devient visible. La même année, Coluche lance les Restos du Cœur. Mona apparaît alors comme une figure de cette époque : celle qui pousse jusqu’au bout le refus des normes sociales. Le film reçoit le Lion d’or à la Mostra de Venise. L’année suivante, Sandrine Bonnaire obtient le César de la meilleure actrice, deux ans après sa révélation dans À nos amours (1983) de Maurice Pialat. Mais les prix comptent peu au fond. Ce qui reste, c’est une silhouette sur la route autour de toutes les autres. Libre. Une liberté absolue, qui a le prix du froid, de la faim et, finalement, de la mort.

https://www.youtube.com/watch?v=EC2Mnuchw0U


Sans toit ni loi d’Agnès Varda (1985), ressortie restaurée au cinéma le 11 mars 2026.