Baptiste Perusat et Djanis Bouzyani : « Tu m’acceptes comme tu peux m’accepter »

Entretien avec Baptiste Perusat et Djanis Bouzyani pour Laurent dans le vent

Jour pluvieux à Cannes, le vent tourne, je me dirige vers le centre, dans les locaux d’Unifrance. Je suis accueillie sur une terrasse exposée au vent. L’heure de l’interview est retardée, j’observe le va et vient des acteurs et des trois réalisateurs en pleine session photo, avant la première projection à l’ACID le soir même. Ils ont tous l’air un peu perdus, sauf peut-être Djanis Bouzyani (qui joue Farès) qui n’en est pas à son coup d’essai, et accompagne tendrement le plus débutant Baptiste Pérusat (Laurent) pour s’entretenir avec moi, sous la pluie exactement.

Tsounami : Vous voyez le film pour la première fois aujourd’hui, que pensez-vous du montage final ?

Djanis Bouzyani :  J’ai beaucoup aimé mais je n’étais pas surpris parce qu’en le faisant, j’ai vu leur manière de faire, leur manière de procéder. Même dans leur premier film, on retrouve cette énergie. C’est une belle surprise sans être une surprise, mais j’étais très touché par la manière dont ils ont filmé le vide, la solitude, l’espoir. Ils le filment magnifiquement bien. 


Baptiste Perusat : Il y a eu un bon écrémage au montage de certains plans. Généralement ça suit le scénario qu’on a reçu. Mais c’est bien que ce soit parti dans des longueurs. Ça laisse le temps au film de s’installer.

T : Puis on est au rythme de la montagne, finalement. Baptiste tu as fait un court et un moyen métrage. Et toi Djanis, tu en as même réalisé.

DB :  Et je suis en train d’en réaliser un nouveau, un documentaire sur une famille franco-iranienne, sur les traumas transgénérationnels et leur espoir de se reconstruire, de briser ces cercles qui se reproduisent de génération en génération. Je les suis dans leur quotidien et dans leur thérapie familiale. 

T : Comment vous êtes-vous rencontrés ? Le court et le moyen métrage sont un petit monde, une économie de la débrouille. Par exemple, tu as joué chez Hafsia Herzi et elle t’as fait jouer chez elle, cette circulation des acteurs est assez emblématique de cet écosystème. 

DB : Quand j’ai vu le premier film du trio (Mourir à Ibiza, 2022, ndlr) qu’ils m’ont envoyé en même temps que le scénario, je me suis dit « c’est étrange », parce que ça ne se ressemble pas du tout mais il y a un truc dans l’énergie. Je ne les avais même pas rencontrés mais quand j’ai fini leur premier film, je me suis dit c’est sûr qu’ils ont un truc de fabrication un petit peu artisanal comme Hafsia pour Tu mérites un amour (2019). Dans cette période-là de ma carrière, j’avais vraiment envie de retrouver cette manière de faire. J’étais un peu parti vers d’autres circuits, je me sentais étouffer. Ça m’a vraiment donné beaucoup d’oxygène. 

T : Et l’air de la montagne aussi. 

DB : Je dis tout le temps à Baptiste que quand j’ai passé les essais, j’ai joué avec pleins d’acteurs différents, et celui que j’ai passé avec lui, je me suis tout de suite dit que c’était un test : s’ils prennent Baptiste et qu’ils ne vont pas vers des têtes d’affiches, je le ferai, parce que ça raconte quelque chose qu’ils aillent vers des gens qui débutent ou qui sont moins évidents. Ça raconte quelque chose sur la personnalité des metteurs en scène, des artistes. Donc j’ai décidé que ça serait décisif. S’ils choisissent Baptiste, je le fais. S’ils vont sur quelqu’un de plus connu, je ne le ferai pas.

T : Vous aviez quand même une bonne énergie.

DB : Je m’entendais bien avec d’autres. Mais Baptiste a un truc qui me bouleverse, ça m’a suivi quelques semaines même après le film, en repensant à ce qu’il faisait, la manière dont il le faisait. Il ne faisait même pas : il vit le truc. Les trois metteurs en scène aussi. J’avais vraiment envie de bien faire pour eux. Ça dépassait l’ego d’acteur et je ne pensais pas à moi. Je m’en foutais de mon rôle. Je me disais seulement : « J’espère juste qu’ils sauront ce qu’ils veulent et que Baptiste soit aussi merveilleux que ce que j’ai l’impression de voir quand je joue avec lui. » C’était mon seul désir. 

T : Ce qui marque dans le personnage de Baptiste, c’est son aspect caméléon : il va rendre ce qu’on lui donne à la hauteur de ce qu’on lui donne. C’est-à-dire que si on lui donne de l’amour, il va donner de l’amour ; on lui donne un coup de pied, il va pousser l’enfant qui lui a donné. Il a presque quelque chose de l’ordre d’une théorie de l’improvisation.

BP : Au départ, on devait partir sur beaucoup d’improvisations et finalement, il y en a eu très peu. Surtout pendant le casting et les répétitions. Pendant les répétitions, on devait partir sur quelque chose d’un peu plus improvisé, un mélange où on lit deux-trois fois la scène qu’on va faire et après on la refait mais avec nos propres mots, des choses un peu plus personnelles qui sont intégrées à l’intérieur. Mais dans le film, on a vraiment collé au texte pendant le tournage. On s’est beaucoup plus adaptés aux attentes des réalisateurs. 

DB : En répétant, on pensait que sur le tournage ça allait être plus freestyle mais ça n’a pas été le cas. Quelques jours avant, on nous a tout de suite dit « oublions le freestyle, on va retourner au texte ».

T : On vous a dit pourquoi ?

BP :  Peut-être qu’ils avaient peur que ça dérive du scénario, que ça emmène à refaire un montage. Cela peut conduire à des choses totalement différentes en termes d’émotion, de ce que ça peut vouloir dire.

DB : Je pense que partir en improvisation, ça peut être magnifique mais c’est très risqué parce qu’il faut que quelque chose se passe et et dans ce cas-là c’est génial. Ça marche souvent quand les gens se connaissent tous très bien ou quand tu as beaucoup de chance. Dans cette économie là c’est trop compliqué. Je pense qu’ils avaient un peu la pression du premier vrai long métrage avec beaucoup de choses en jeu pour eux et même pour la production. J’imagine qu’il y avait, sans le vouloir, une peur que ça parte sur quelque chose qu’ils ne contrôleraient pas à 100 %. 

T : Ils vous ont donné des pistes sur les personnages ? Par exemple, Laurent reste assez opaque. Il est littéralement largué dans le film : il est parachuté dans la vallée dans la première scène. On ne sait pas d’où il vient, ce qu’il fait, pourquoi il est là etc. 

BP : Laurent, c’est quelqu’un qui vient d’une ville moyenne en France – ça devait être Strasbourg ou finalement Lyon, mais on en parle plus du tout dans la suite du film – mais qui n’a pas eu de vie avant, qui n’a vraiment rien connu. Le plus lambda possible, qui n’a pas de personnalité, qui n’a jamais vraiment vécu. Du coup, il se retrouve propulsé à un endroit qui peut être très banal mais qui lui va. Chaque personne rencontrée va être une nouvelle aventure pour lui. Du moins qui va le faire voyager, même avec des choses très simples. 

T : D’ailleurs, ça se ressent assez que c’est cette dynamique là qui va prévaloir. Ce sont les relations qui vont le faire rester et pas tant le territoire. Sauf le personnage qu’incarne Djanis, qui justement, lui comme la sœur de Laurent, va vouloir retourner dans la ville où il était.

DB : À l’inverse de Laurent, c’est un personnage très paradoxal parce qu’il est beaucoup plus lâche que lui, mais en même temps plus courageux. Peut-être qu’il s’enfuit de Marseille pour ne pas accepter cette vie qui lui montre qu’il n’a pas réussi. Donc il part en montagne où il n’y a pas de reflet, il y a pas de miroir qui lui renvoie tout cela parce que tout est pris dans un statu quo. Et en même temps quand il rencontre Laurent, ça le fait flipper parce qu’il se dit qu’il peut basculer vers cette vie. C’est pour ça qu’à un moment il coupe court à cette relation et qu’il fuit. Il est entre deux feux. Laurent a été une rencontre géniale pour lui mais en même temps ça l’a effrayé de s’installer dans une relation, se dire « je fais une croix sur toutes mes autres envies », d’avoir quelqu’un comme Laurent dans sa vie. 

BP : Tu m’acceptes comme tu peux m’accepter. Je suis très différent de ton personnage. Tu as quand même envie de m’accepter et la manière de m’accepter c’est qu’on soit dans une amitié plus profonde, un peu forte. 

DB : Je ne pense pas qu’il soit dans ce délire non plus. Je pense que ça le fait flipper aussi de tomber sur quelqu’un comme Laurent qui est bancal alors que lui-même l’est.

T : Il y a aussi dans la manière dont sont écrits les deux personnages une différence fondamentale. Laurent est une page blanche, c’est presque un objet cinématographique, alors que le tien est beaucoup plus psychologisé. 

DB : Comme tu viens de dire, c’est une page blanche où il n’y a rien d’écrit. Chacun essaie de tendre vers l’autre. En tout cas, nous on l’a fait comme ça. Quand on en parlait, on se disait que son personnage voulait aller plus vers le mien et moi plus vers ce qu’il était. Il n’est pas désabusé. Alors que le mien est plus cynique. 

T : Dans cette idée de caméléon que je mentionnais, je pensais à cet aspect très à l’écoute et très adaptable. D’une certaine façon, ce que devrait être la manière dont on fait relation avec tout le monde. Être complètement dans l’autre personne et pas en soi-même.

BP : C’est vrai qu’il a moins de personnalité. Il en crée constamment. Il vient se calquer rapidement sur quelqu’un, comme s’il copiait les gens qu’il rencontre. 

T : C’est presque le côté enfantin de ce personnage finalement. Il est dans la mimétique, il va apprendre des autres et il va s’adapter à eux de manière extrême. 

DB : Et en le voyant, je trouve qu’ils ont tous un côté enfantin. Tous. Peut-être Farès un peu moins ? Et encore, il fuit. 

BP : Il y a des choses sur lesquelles tu es immature. Tu fuis les problèmes.

DB : Qui t’a permis de me juger en fait ??? [rires]

BP : Tout le monde fuit ses petits problèmes d’une manière ou d’une autre dans le film.

T : Le seul acteur professionnel à part toi Djanis, était-ce Béatrice Dalle ?

DB : Il y a Thomas (Daloz) et Suzanne (de Baecque) dans les professionnels. 

BP : Dans les non-professionnels, il y a surtout Monique et Benoît. Ce sont des gens du coin. On a tourné chez eux, dans leur maison. Dans la chambre de Monique. La maison de ses parents, où elle est née. Ça a été rangé parce que c’est une ancienne auberge. 

DB : Dans le sous-sol à l’époque on trouvait des vaches, maintenant, il y a plein de chats qui ont fait des bébés. Ça sentait pas très bon. 

BP : C’était une ancienne ferme. Un corps de ferme où il y avait toute la famille, treize enfants… Tout le monde habitait là et elle est la dernière qui habite ici. 

T : La dernière, littéralement ? Parce qu’il n’y a vraiment personne dans les rues, c’est très vide.

BP : C’est vide tout le temps. Il n’y avait pas besoin de fermer les rues à part sur la route quand on fait la scène de shooting sur le virage. On fermait pendant trente minutes et il n’y avait que cinq voitures qui passaient.

T : C’était où exactement ? 

BP : Dans la vallée entre Les Orres et Embrun surtout. On dormait à la station de ski. Il y a toute une vallée qui monte jusqu’à cette station. Région PACA, Alpes du Sud, pas loin de Gap, Briançon. 

T : Et comment Béatrice Dalle a atterri dans le film ?

BP :  Je pense qu’ils avaient écrit pour elle. Ils avaient vraiment pensé à elle et ils tenaient absolument à l’avoir. Ils ont tout fait pour en tout cas. Ils voulaient essayer de faire quelque chose d’inattendu qui, peut-être, attirerait le spectateur. Voir Béatrice dans une posture un peu opposée à ses rôles habituels et du caractère qu’elle a au quotidien. Je pense qu’ils fantasmaient de créer quelque chose de décalé qui serait peut-être drôle. Elle, je crois qu’elle adore les projets comme ça, surtout si on la fait pas trop chier. Je pense qu’elle avait trouvé son compte dans ce genre de film où on pensait qu’il y aurait plus d’impro. Elle était un peu déçue que ce ne soit pas trop le cas. Je pense qu’elle avait envie d’arriver et de se mettre les pieds sous la table, de n’avoir qu’à se marrer.

DB : Une fois, j’ai tourné avec elle et à un moment, elle se lève, elle avait une feuille de papier avec le texte sur ses genoux. Moi ça me rassure. J’ai zéro mémoire. 

BP : Mais c’est très drôle de tourner avec elle. C’est un caractère, ce qui peut être un peu dur pour certains jobs sur le tournage. Mais elle est humainement très gentille. 

T : C’est quand même bien qu’elle puisse aussi apporter un peu de visibilité à des gens qui n’existent pas tout à fait encore sur la scène. 

BP : Elle se fout complètement du star system. Elle m’a dit que justement ça la fait plus marrer. Elle veut juste bien s’entendre avec les gens. Qui quoi où comment, elle s’en fiche.

T : Surtout que dans ces circonstances, ça devait faire un peu colonie de vacances à la montagne.

BP :  Je pense qu’elle n’était pas habituée à un truc aussi rustique. Elle a rarement fait un tournage avec si peu de moyens, une équipe aussi petite où on tournait beaucoup dans la neige. On pouvait attendre pendant des heures dans le froid. Elle aimait bien mais il y a une limite à tout.

T : J’imagine que pour  la scène où tu disparais dans le brouillard après avoir balancé l’enfant dans la neige, vous avez dû attendre un certain temps avant qu’il apparaisse.

BP : En réalité, il fallait qu’il fasse beau ce jour-là. Il y avait un autre plan qui n’est pas apparu parce qu’ils ne pouvaient pas les raccorder avec le beau temps : un plan qui cadre la mère de l’enfant qui envoie la monitrice me plaquer. Ils ont dû choisir un des deux plans, ils ont préféré choisir celui-ci. L’autre est beau aussi mais l’enchaînement était trop opposé, ça a été tourné sur deux jours et la météo était complètement différente. Mais c’est vrai, il y avait pas mal d’attente dans la neige. 

T : Vous aviez un petit budget de blousons de ski. 

BP : C’est la station, ils ont fait leur promo avec.

Entretien réalisé par Zoé Lhuillier
au Festival de Cannes le 16 mai 2025