20 minutes avec John Badham…

Entretien avec John Badham pour le Festival de la Cinémathèque Française

Chez John Badham, derrière la boule à facette se cache une flopée de films de studios hollywoodiens. À une époque où l’avenir de cette frange de la création cinématographique est trituré et remis en question, la Cinémathèque Française invitait pour son Festival un artisan de cette industrie, qui œuvra des années 1970 jusqu’à l’aube du nouveau millénaire entre films de commandes et œuvres profondément inquiètes.

Discuter avec John Badham en 2026, c’est parler doucement avec un homme de 86 ans, exigeant vide et silence dans la pièce avant que l’entretien ne démarre. Et puis moteur et action : il est enfin permis de penser, et peut-être aussi de regretter… 

Tsounami : Nous voulions parler avec vous de votre expérience avec les studios hollywoodiens. Vous avez tourné La Fièvre du samedi soir (1977) pour la Paramount, Dracula (1979) pour Universal, Wargames (1983) pour la MGM… Quel était le studio avec lequel il était le plus plaisant de travailler et pourquoi ?

John Badham : Une grande partie des relations entre le réalisateur et les studios dépend de qui gère le studio à ce moment-là ! C’est très important. Dans le cas de Saturday Night Fever, nous avons travaillé avec Paramount, mais nous avons surtout collaboré avec Robert Stigwood, le producteur et manager des Bee Gees. C’était l’homme avec qui nous avons véritablement travaillé. Et personne ne veut faire un film avec quelqu’un qui n’en veut pas. C’est déjà assez difficile de faire un film dans les meilleures dispositions…

Hitchcock a dit un jour « faire un film, c’est comme se marier ! ». À ton script, à ta star, au studio… si tu n’as pas dans une bonne relation, ça peut être terrible. Même dans les meilleurs mariages, il y a des moments terribles et difficiles ! Donc il vaut mieux aimer ce qu’on nous demande de faire, pour que l’on puisse dépenser au mieux son temps à faire le meilleur film ! Plutôt que de répéter des arguments qui n’ont d’importance pour personne…

T : N’avez-vous eu que de bons mariages ?

JB : Hum… Je suis heureux de pouvoir dire que j’ai eu de très bons mariages, tout au long de mon travail ! C’était étrange quand j’ai terminé Wargames, car la direction de la MGM avait changé entre le tournage et le montage ! Alors j’ai dû parler à un tout nouveau patron sur la façon dont le film serait terminé, et nous avons eu des désaccords, parce qu’il voyait le film d’une manière différente. C’était difficile. Pas aussi agréable que je le souhaiterais, mais le film leur a très bien réussi : nous avons été sélectionné au Festival de Cannes cette année-là, en Hors Compétition. Mon nouveau patron était finalement beaucoup plus heureux, puisque le film a fonctionné !

T : En une vingtaine d’années, vous avez réalisé une quinzaine de films, puis vous tournez définitivement la page, en faisant des épisodes de séries télés et de l’enseignement… Pourquoi ?

JB : J’aime être occupé, autant que j’aime faire du cinéma. Mais je n’ai pas pu trouver des films que je voulais faire. Je veux toujours être occupé, et je pensais qu’il était temps de partager une partie de mes connaissances. Et j’ai fait une chose sur laquelle j’ai passé beaucoup de temps : j’ai écrit deux livres, dont un à propos du travail avec les acteurs, pour répondre à la question « comment un réalisateur peut obtenir la meilleure performance avec ses acteurs sans être un dictateur ». Être un bon et amical collaborateur avec les acteurs et les studios de cinéma, c’est une idée difficile à faire passer ! Parce que les jeunes réalisateurs ont peur de perdre le contrôle de leur film (à raison)… C’est une position très difficile à assumer, et souvent on pense que la bonne façon de le faire serait de dominer, de dicter. Mais cette méthode donne un seul résultat : vos acteurs ne sont plus que des marionnettes. Et face à cette manière de faire, ils vont se fâcher ou vous mettre en colère… Ce que l’on veut, c’est une collaboration créative entre les deux, pour que le film soit le résultat de nos imaginations respectives. Un réalisateur n’est pas la seule personne avec des idées ! 

Alors j’ai passé vingt ans à enseigner à l’université. Maintenant, elle est à environ 50 miles (80 km, ndlr) de chez moi, ça commence à être trop éloigné pour moi pour des raisons de santé. Alors j’ai pensé qu’il était temps que j’aille en France, et que je rencontre deux jeunes messieurs et que je parle de quelques films avec eux ! *rires*

T : En France, nous nous interrogeons beaucoup sur l’avenir à Hollywood, entre Netflix et Donald Trump… Beaucoup de questions sur ce que deviendra ce cinéma grand public, que nous aimons en partie. Avez-vous une opinion à ce sujet ? Hollywood est-il en danger selon vous ?

JB : Je suis effrayé comme vous par ce qu’il se passe. Déjà, il y a effectivement une grande différence entre voir un film au cinéma et sur sa télévision à la maison, peu importe la taille de l’appareil, ce n’est tout simplement pas la même chose. Et je m’inquiète de ce qui se passe avec les studios, parce qu’ils commencent à s’effondrer ! Je veux dire : fusionner la Paramount et Warner Bros ensemble… Comment cela va-t-il fonctionner ? Comment ça se passe quand vous commencez à devoir vous entendre avec beaucoup plus de personnes ? Et des personnes créatives ! Vous  commencez à essayer d’économiser de l’argent en réduisant les effectifs, ce qui signifie que vous n’avez pas autant d’influence créative. Je suis très inquiet, et je sais qu’à la Guild Director, dont je suis membre, nous sommes très préoccupés par la façon dont cela affecte la distribution d’un film dans les salles de cinéma. Combien de films de Netflix sortent dans les salles ? Et ensuite, que fera la Paramount avec deux présidents ? comment va-t-elle gérer tout cela ? Et dans un temps plus lointain, quand tout ça sera perdu, nous regarderons en arrière en nous disant « oh tu te souviens quand nous avions tant de studios… » Je suis vraiment préoccupé par cela.

T : Entre Tonnerre de feu, Wargames et Étroite Surveillance, vous avez beaucoup questionné la surveillance. Qu’est-ce qui vous intéresse dans ce sujet ?

JB : Cela m’intéresse probablement de par mon admiration pour Hitchcock, le genre du thriller, la façon qu’il a de faire évoluer le caractère des personnages : des innocents coupables de situations qu’ils ne peuvent pas contrôler. C’est le cas dans Wargames, pas vraiment dans Blue Thunder, mais quand on y pense, il contient un peu du 1984 d’Orwell. Le film a été réalisé en 1982, mais nous pensons à 1984, sur cette idée déjà contenue à l’époque que l’intimité était perdue à cause de la surveillance. Et maintenant nous voyons comment cela revient vers nous, parce qu’au lieu d’hélicoptères, nous avons des drones ! Et aussi avec cette situation formée par l’ICE. C’est tellement désagréable, et cela nous affecte tous aux États-Unis…

T : D’ailleurs, à revoir La Fièvre du samedi soir, nous étions étonnés du fond très politique et amer de sa seconde partie, généralement éclipsée par la musique et ses scènes les plus iconiques. À la fin, John Travolta comprend beaucoup de choses sur sa situation. Les gens vous parlent souvent de Saturday Night Fever ? La perception et la réception du film ont-elles changées à vos yeux ?

JB : Je pense aussi que les gens ont tendance à oublier que La Fièvre du samedi soir parle d’un jeune homme qui a grandi dans un monde dans lequel il se sent dépassé, mais ne sait pas où aller. En tout cas, il ne veut pas vivre dans un magasin de peinture. Si on lui disait où aller, il serait effrayé. Le monde le force à quitter Brooklyn, et il doit surmonter cet obstacle. C’est quelque chose que beaucoup de gens oublient du film parce qu’ils se souviennent des danses, de l’atmosphère, de la musique, et trouvent là dedans beaucoup de joie. Mais quand ils reviennent pour le voir à nouveau… ils se disent « Oh mon dieu ! Il y a cette autre partie ! » 

Un journaliste français m’a demandé il y a quelques années : « Ne croyez-vous pas que La Fièvre du samedi soir soit un film très politique ? » Et je dois confesser que oui, il avait raison ! Quand j’ai commencé à regarder le gang de Travolta, ses amis, où ils sont dans le monde, où ils vont, dans quel genre d’ambiance ils ont grandi… Oui, bien sûr, il faut le regarder politiquement.

T : Notre dernier numéro est dédié au XXIème siècle. Pour votre carte blanche à la Cinémathèque, vous avez choisi des films de cette période : No Country for Old Men, Le Loup de Wall Streetet Il était une fois… à Hollywood. Pourquoi ?

JB : Oui, ces trois sont de très bons films du XXIème siècle, et vous pouvez également ajouter La Favorite de Yórgos Lánthimos dans ma liste. Il y a tellement de films que j’aime… Et c’est une demande très difficile que m’a faite la Cinémathèque : trois films qui restent gravés dans mon esprit ! 

Pour No Country For Old Men, je trouve cela extrêmement puissant, avec ce récit sur la façon dont les gens se retrouvent, à un certain moment de leur vie, dans un monde hors de contrôle, qu’ils ne comprennent pas. La meilleure réplique du film est quand Tommy Lee Jones dit à son cousin « Je ne comprends pas un monde où les gens ne disent plus « oui madame » et « oui monsieur », je ne comprends plus cela ». Ce n’est pas de sa faute si le monde est hors de contrôle, et c’est dur à comprendre pour quelqu’un qui pense qu’un homme peut obtenir tout ce qu’il veut, qu’importe la manière. Sur la base du roman de McCarthy, les frères Coen ont fait une excellente adaptation, en restant proches du livre, et en y apposant leur signature. 

D’autre part, Le Loup de Wall Street est un conte édifiant sur quelque chose que nous ne trouvons plus amusant maintenant. À l’époque, nous pensions que c’était un film où tout le monde, y compris le film, était sous cocaïne ! Tout était juste amusant, hurlant, les garçons étant des garçons… mais aujourd’hui, nous ne voyons plus le film comme avant, amusant. C’est devenu un monde différent, qui a changé avec Me Too. Et nous le respectons parce que c’est Scorsese, il ne ménage pas ses coups. Il est prêt à tout laisser faire, tous ces mauvais comportements qui ont commencé par amuser… mais plus maintenant.

La Fièvre du Samedi soir de John Badham (© Paramount)

Entretien réalisé par Nicolas Moreno et Corentin Ghibaudo 
à la Cinémathèque Française le 10 mars 2026