Critique de Neuf Mois (1976) | Événement Márta Mészáros
D’une étincelle naît le brasier de la forge, mais des contractions de l’air il perdure, pour que l’homme vienne y travailler son métal. Et l’air ne se filme que par contrastes, Márta Mészáros l’a bien compris. Du feu prend forme l’art humain, et l’air lui donne sa voix, son premier cri. Car il n’y a pas de fumée sans femme. Neuf Mois ne filme qu’un accouchement, celui de la matière.
Le film s’ouvre sur une usine aussi brûlante que glaciale, dans laquelle Juli Kovács (Lili Monori) travaille à se faire embaucher pour subvenir à ses besoins et à ceux de son jeune fils. Matière déjà formée donc. Après une cour intense menée par son contremaître János Bognár (Jan Nowicki), qui se raconte seul le récit d’un coup de foudre à l’évidence unilatéral, Juli décide de s’éprendre du galant qui sait la toucher, de ses mains d’ouvrier. A-narratif, le récit fonctionne par contractions du temps et déploiement dans l’espace de l’air glacé, qui vient rosir les joues des promenades oisives dans des paysages industrieux. Le grand air de la campagne, lui, fait circuler les rires d’une complicité entre la mère, son film et le père (Djoko Rosić) qui, marié ailleurs, vient prendre responsabilité du deuxième foyer qu’il a ouvert et dont il faut entretenir la flamme.
Mais la femme s’entretient elle-même. Maintes fois János l’incite à arrêter ses études et son travail à l’usine. Souvent il lui reproche de ne pas vouloir ce qu’il veut lui, toujours enfermé dans un récit narratif né de son propre fantasme sur l’amour. Alors que pour Juli, l’amour c’est manipuler la matière. Peindre des planches, couper du bois, caresser un corps. Tomber enceinte est aussi vide de sens que tomber amoureuse. Il s’agit juste de faire corps.
Et Márta Mészáros le cadre au plus près, ce corps, comme un souffle glacé sur pierre brûlante. À l’instar du jeu proposé par Lili Monori, Márta pense le réel comme un espace parcouru par deux corps, qui se configure l’un à l’autre et donne forme à leur espace partagé, pour faire commun sans commune mesure. Si János tient absolument à accueillir Juli chez lui dans l’intention de l’intégrer à son domaine, elle le modèle en le travaillant à la main. Travailler le réel n’est pas quelque chose d’abstrait, il s’empoigne fermement. Il se forge à la sueur du front et à la lueur de la bougie d’un lampadaire. Il s’empoigne comme l’on empoigne un nouveau-né pour l’arracher au foyer ardent de ses entrailles. Sans ménagement. Cet accouchement, c’est celui de Lili et de Sanyika. Et ils l’ont donné en partage à la caméra de Márta. Car elle prend le réel à bras le corps, et il se contracte.
Neuf Mois de Márta Mészáros, ressortie le 28 janvier au cinéma

