Une relation à soi

Critique d’Elles deux (1977) | Événement Márta Mészáros

Comment trouver son intimité, sa chambre à soi, dans la République populaire communiste de Hongrie, un hiver enneigé de la décennie 1970 ? Naviguer dans le quadrillage social pour y trouver son terrier, creuser son trou. Entendre sa propre respiration dans un silence froid, apaisé, calme et souterrain. Le faire toute seule – non – ; le faire à deux – oui. Quand Mari (Marina Vlady), directrice d’un foyer pour femmes ouvrières, rencontre Juli (Lili Monori), locataire de ce même centre alors harcelée par son mari, et n’ayant pas d’autre choix que de loger (croisant les règles) avec sa fille en bas-âge dans l’une des chambres, une relation naît. Tout les oppose, donc tout peut les rapprocher. Juli, personne n’en veut, elle prend de la place, dit ce qu’elle pense, montre son cul à sa cheffe d’usine. Évidemment que Mari est tout l’inverse, qu’elle est calme, aimée, reconnue ; que l’une est grande et blonde, que l’autre est petite et brune. Mais leurs vies se croisent en flèche et elles se rencontrent. C’est dans un bar, le soir, prises dans le quadrillage des tables de bistrots rectangulaires placées en quinconce les une avec les autres, que Mari et Juli imposent leur existence. Comme un carré blanc sur fond blanc (le film a une allure très géométrique), les frontières sont invisibles, mais leur être au monde, ensemble, forme une bulle, un microcosme matriciel à elles deux. La plus belle scène du film est déjà peut-être là, dans ce café, où plus elles se parlent, plus la nuit avance, et les hommes autour, à moitié ivres (elles deux sont les seules femmes), ne le supportent pas. D’un coup, d’un seul, les tables sont déplacées, avancées en diagonale vers elles par tous les autres occupants du café, comme attirées irréversiblement vers cette ligne de fuite. Une menace tranquille, discrète, et doucement claustrophobique qui les fait se lever et partir. Elles sont la cible : elles deux.

Puisqu’il est question de quadrillage et de foyer, de cette relation va naître un refuge parallèle. Mari, l’anti-femme mystifiée, excelle dans son travail, sa mission, ce qui l’émancipe d’une vie de foyer aliénante, tandis que son mari, vivant chez eux à la campagne, insiste pour que cette dernière regagne la maison – nouvelle forme de harcèlement marital. Si Juli quitte également le toit familial pour rejoindre ce centre de femmes avec sa fille, elle refuse de travailler, troquant une aliénation contre une autre, celle ouvrière. Elles deux pose ainsi très finement la question de l’émancipation féminine par le travail. On pourrait même voir le film de Márta Mészáros comme un grand damier géant fait de croisement et d’alignement. Entre Mari et Julie se joue une rencontre d’émancipation et d’asservissement, puisque si elles deux se libèrent par la rencontre amicale et féminine – sans qu’elle soit essentialiste, Mari, plus âgée, voit très probablement en Juli son double rajeunie (puisque la question de l’âge est également présente en filigrane à l’intérieur du film) –, la position sociale de l’une diffère de l’autre (Mari est directrice), et les enjeux qui y sont associés. Sans grande intrigue apparente, Elles deux est donc avant tout le récit de ce changement intérieur provoqué par cette amitié, littéralement cette sororité. Les gros plans, couplés à l’allure documentaire du film, accueillent en cœur la question centrale de cette rencontre : comment prendre soin de l’une ou de l’autre, d’elles deux ? Lorsque le mari de Mari vient lui rendre visite dans le centre et que cette dernière lui raconte avoir été draguée par un inconnu dans la rue, celui-ci lui affirme « regarde, tu n’es pas vieille ». Prise dans un regard masculin, il n’est question que de son apparence, son vaisseau – après avoir eu son rapport conjugal mensuel sur le tapis, Mari reste là dans une scène effroyable, seule, allongée, toujours en position les jambes écartées, dans sa nuisette verte, tandis que son époux a rejoint le lit et s’est endormi – puisque ce qui la rend vivante (vieille veut dire proche de la mort) c’est cette rencontre avec son amie. 

Qui sont « elles deux » ? Mari et Juli ? Juli et sa fille ? Ou toutes les femmes qui sont amies, qui font de leur relation un espace de sécurité et d’émancipation ? Elles deux  – ou plutôt « deux poules idiotes » comme les qualifient l’époux de Juli – font front commun, côte-à-côte, tandis que tout leur entourage questionne leurs ressentis, comme cette proximité. Alors que le mari de Mari qualifie l’harceleur de Juli comme un mec « sympa » avec un  « gentil sourire », elles deux se comprennent. Il n’y a pas de romance, pas de jalousie, juste l’espace commun d’un amour sororal. Le film commence d’ailleurs sur la mort de la mère de Mari : la fin d’une génération, le début d’une nouvelle. Peut-être celle de la sororité.

Elles deux de Márta Mészáros ressortie le 28 janvier au cinéma