Critique | “Hurlevent” d’Emerald Fennell, 2026
Le troisième film d’Emerald Fennell n’aura pas attendu sa bande-annonce sexuelle ou son marketing ostentatoire pour faire polémique. Celle-ci a commencé dès l’annonce de son casting en 2024, tant il paraissait à contre-courant des avancées en termes de représentation à Hollywood. En plus de l’ironie, certes inoffensive, d’incarner deux des personnages les plus légendaires de la littérature anglaise, Catherine et Heathcliff, par deux australiens (Margot Robbie et Jacob Elordi, favoris de l’industrie à la beauté irréelle, dont le second avait déjà été magnifié par Fennell dans Saltburn (2023)), c’est surtout le casting masculin qui a fait jaser. Heathcliff est un personnage à «la peau foncée » dans le roman d’origine, condition sine qua none à la thématique centrale de cette histoire. Mais la réalisatrice balaye d’un revers de main cette polémique, le film étant une adaptation de ce qu’elle a ressenti lors de sa première lecture du roman, à 14 ans. Une adaptation peut être libre, une histoire réinterprétable à l’infini, mais pour cela, encore faut-il ne pas coincer ses personnages entre deux ravins bien distincts. Il faut oser les pousser dans le vide pour aller au bout de son récit.
« Le sang est la vie et j’en ferai la mienne »
Le film s’ouvre sur une petite mort dans la grande. Un écran noir avec en fond sonore des gémissements qui se révèlent finalement être ceux d’un homme pendu en place publique, éjaculant dans son pantalon lors de son dernier souffle, sous les yeux d’une foule hilare et d’une Catherine enfant. Eros et Thanatos commencent alors leur valse. Cette union du sexe et de la mort teintera quasiment chaque plan d’un rouge vif, symbole de la passion, couleur du plaisir et de la souffrance. Elle se matérialisera pour la première fois dans les gouttes de sang qui perlent sur le dos de Heathcliff enfant : il vient de se faire battre injustement par son tuteur alors que le jeune garçon cherchait juste à protéger son amie du même sort. Catherine portera ensuite ce sang versé pour elle dans chaque scène : sur le sol de son salon, sur ses meubles, sur ses robes, sur ses lèvres, comme une allégorie de son absence, jusqu’à ce que le sien l’emporte.
Voilà le point fort du film, commun à toute la filmographie de la réalisatrice : son travail des couleurs et sa plastique. Chaque plan est calculé au millimètre près pour faire apparaître les Hauts de Hurlevent poisseux et Thrushcross Grange chirurgicale de kitsch. Là où le premier tente d’honorer scrupuleusement les standards qu’on se fait de l’époque avec sa photo grise et son environnement froid et rugueux, la demeure du futur mari de Catherine joue la carte de l’anachronisme démesuré dans ses décors jonchés d’art contemporain, ses costumes en cellophane reprenant Mugler et McQueen ainsi que la musique pop (sublime) composée en partie par Charlie XCX. La réalisatrice est de nouveau prise entre deux étaux, incapable de faire un choix clair entre deux directions artistiques, finissant par s’embrouiller à mesure que l’intrigue avance. Les références qui ponctuent le film suivent d’ailleurs le même chemin : du cinéma hollywoodien des années 30 (l’affiche pastichant celle d’Autant en emporte le vent (1939) tandis que le départ d’Heathcliff reprend son plan final) à l’esthétique gothique (les lunettes rouges que porte Catherine telles celles de Louis d’Entretien avec un vampire (2022)) en passant par les romances britanniques du XIXe siècle (Catherine en jeune mariée reprenant les traits de la Hestia voilée d’Orgueil et Préjugés (2006)). Malgré sa beauté, ses directions et références drastiquement disparates sont la preuve d’un film qui ne sait pas quelle direction prendre ni à quel public il souhaite plaire. Et ce n’est pas le fond qui sauvera ce jeu d’équilibriste, bien au contraire.
Valse à quatre temps
Emerald Fennell l’a dit : son film n’est pas politique. Heathcliff n’est pas joué par un acteur racisé, là où deux personnages présentés comme des antagonistes le sont, ce qui peut soit porter à confusion sur la narration, soit éluder les facteurs intersectionnels qui poussent les personnages à agir comme ils le font. Le mari de Catherine, Edgar Linton (Shazad Latif) présenté comme le principal obstacle à l’histoire d’amour entre les deux protagonistes, se retrouve pourtant caractérisé loin de tout cliché : très aimant, compréhensif et exempt de toute violence lorsqu’il apprend l’infidélité de sa femme. Cette positivité masculine pourrait pousser à détester davantage le personnage de Catherine, si elle n’était pas continuellement filmée comme la victime de sa propre histoire ; et lui comme un homme pathétique qui n’arrive pas à la cheville de Heathcliff.
Nelly Dean (Hong Chau), servante des Earnshaw puis dame de compagnie de Catherine, est dépeinte comme une femme manipulatrice, s’arrangeant du malheur de sa maîtresse pour combler son bonheur personnel. Elle est à l’origine du quiproquo qui pousse Heathcliff à quitter Hurlevent et Catherine à se marier, dans l’unique but de changer son confort de vie et de quitter l’insalubrité de Hurlevent. C’est elle qui annonce à M. Lindon que sa femme le trompe pour éviter de se faire chasser du domaine et se retrouver sans domicile. Dépeindre ce personnage comme mauvais et égoïste revient à effacer le système dans lequel il est inscrit ainsi que les seuls moyens dont elle dispose pour améliorer sa condition misérable. Comble du mal, c’est également Nelly qui refuse de croire Catherine quand elle lui dit qu’elle a perdu son enfant à naître, ce qui entraînera une septicémie et la mort du personnage. Ici, le sexe et la mort danseront le dernier pas de leur valse.
Le sexe est finalement très peu visible contrairement à ce que la promotion outrancière du film laissait présager. La plupart des scènes charnelles entre Catherine et Heathcliff sont montées conjointement à la manière d’un clip-show, qui ne laisse jamais le temps aux spectateurs d’éprouver le moindre désir. La scène la plus érotique du film reste celle où les deux amants font l’amour pour la première fois « par procuration » : Catherine surprend à travers le sol le garçon d’écurie et une servante en plein ébats à l’étage du dessous, Heathcliff arrive alors sur elle, et couvre sa bouche et ses yeux de sa main pour éviter qu’elle ne voit ce spectacle. La scène se concentre sur le visage de Catherine qui n’a pour sensations que les bruits de plaisir et le poids du corps de Heathcliff sur elle. La scène dure et laisse la place à une escalade de sens à chaque longue seconde qui passe.
À l’image de Promising Young Women (2021), Emerald Fennell est incapable de se résoudre à dépeindre ses personnages comme des anti-héros. Les personnalités abominables des deux protagonistes sont pourtant effleurées du doigt, mais toujours avec une certaine distance pour éviter qu’on ne puisse tout à fait les détester. Elle instaure dès le début un climat incestueux entre les deux (Catherine donne à Heathcliff le nom de son frère décédé), qu’elle enterre par la suite. Les deux enfants tuent des animaux pour s’amuser mais toujours en hors-champ, à distance ou derrière une fenêtre. Heathcliff violente et viole sa femme à plusieurs reprises mais lui demandera son consentement à chaque fois avant de le faire. La violence supposée du personnage se transforme alors en jeu consenti. Une mise en scène pour faire revenir Catherine, sauvant in extremis le personnage si cher au cœur d’Emerald Fennell de la haine des spectateurs. La nécrophilie est supprimée de cette adaptation, un choix particulièrement étrange puisqu’elle était abordée dans Saltburn (2023), et avait toute sa place ici pour clore cette danse entre Eros et Thanatos. L’histoire passionnelle entre les deux protagonistes est écrite comme une tragédie, mise à mal uniquement par des quiproquos et obstacles extérieurs, sans prendre en compte leur responsabilité individuelle dans leur malheur, détruisant à la fois leur entourage ainsi qu’eux-mêmes.
Refuser de représenter Catherine et Heathcliff comme de grands héros romantiques ou des personnages atroces ne rend ses personnages ni sympathiques ni détestables mais insignifiants. Emerald Fennell empêche ses personnages de vivre en dehors de son souvenir, bloqués dans un rêve adolescent au sommet de deux falaises desquelles ils ne pourront jamais tomber.
“Hurlevent” d’Emerald Fennell, en salles le 11 février 2026

