I love you like a love song, baby

Critique | Obsession de Curry Barker | 2026

Certains écrans du mois de mai ont pu voir Mickaël Vendetta, ancienne star de la télé-réalité aux lèvres botoxée, mettre en scène sur son compte Instagram sa nouvelle copine Russe comme étant une « vraie femme » — entendre, à l’inverse des Françaises —, plus précisement « une vraie femme Russe qui prend soin d’elle », et qui malgré ses airs juvéniles aurait vingt-neuf ans. Une vraie femme donc, qui a l’allure d’une jeunette, puisqu’il doit s’en justifier, et qui est montrée dans de petites vidéos gênantes, toujours collée à lui, toujours l’œil bas vers son homme, ses bras enlacés sur son torse fort, mais qui ne semble pas comprendre le français lorsque son cher et tendre lui parle, et qui lâche ici ou là des phrases en russe que ne relève pas celui qui dit l’aimer. Une vraie femme — qui sert accessoirement à essentialiser une nationalité en un triomphe de séduction — ou plutot une femme parfaite : celle qui aime pour de vrai, follement, et dont le monde est devenu son homme. Qu’est-il arrivé à l’amour pour que ça devienne ça ? 

Qu’avons-nous abandonné pour qu’aimer veuille encore dire en 2026 regarder son mec comme un vrai mec et être une petite chose fanatique, amoureuse, prête à lui préparer à manger, à boire, à vivre ? Voilà peut-être la synchronicité bizarre de ce cauchemar de vidéos d’Internet, le vrai film d’horreur dépassé façon années 1950 et qui a été habilement avalé, digéré et recraché par Curry Barker pour créer une obsession mondiale :  Obsession, réalisé par le très jeune millennial Curry Barker, ou la première vague de fraîcheur du cinéma de l’été, celle qui, presque l’air de rien (sorti au mois de mai, pendant un certain Festival de Cannes), a massacré le box office (1,6 de tickets vendus en France), et en a fait le film indé à voir pour pouvoir rester dans le coup. Vendu comme l’un des films ayant le moins coûté à Hollywood, devenant ainsi l’un des plus rentables — JLo l’a dit « love doesn’t cost a thing » — le deuxième film de son réalisateur annonce une bonne nouvelle pour l’industrie : la tradition d’un cinéma d’horreur crafty et bric-à-brac à millions d’entrées n’est pas morte, et ses connexions aussi politiques que sociales encore bien présentes. Du fantasme de la femme obsessionnée d’un Mickaël Vendetta, le malin cinéaste en a fait la parabole d’un arroseur arrosé. Un slasher, slashé !

Why are you so obsessed with me? Boy, I wanna know!

L’idée était très simple et déjà intelligente : faire coïncider les tropes génériques du cinéma d’horreur avec celui de la comédie romantique, comme les deux revers d’une même pièce, autant antagonistes que complémentaires. Rétrospectivement, l’idée paraît évidente, puisque tout le monde sait que la dating life est un cauchemar, et qu’il n’y a qu’à tricoter autour de cet accord collectif la possibilité d’une fiction horrifique. Ainsi, s’invente l’histoire de Bear (Michael Johnston), petit homme médiocre et disquaire, qui après avoir craqué un bâton magique va pouvoir réaliser son vœu le plus cher (et dont l’objet créé involontairement un pont avec Évanouis de Zach Cregger). Timide, incel ou romantique, il saisit cette occasion pour demander à ce Dieu ou Démon démiurgique de faire en sorte que Nikki (impressionnante Indi Navarrete), son crush inavoué, « l’aime plus que tout au monde ». 

De là, se déplie un récit d’emprise et de rapports de pouvoir, qui pose en son cœur la question du consentement et de l’interchangeabilité des positions du couple bourreau-victime : qui est l’un, qui est l’autre ? C’est sans doute ici que le film réussit à nous attraper. Puisque, si Bear doit désormais faire face à la glaçante, puisque instantanée, obsession que Nikki a développé envers et contre lui, se dessine presque inconsciemment un deuxième récit enchâssé, qui n’est autre que celui systémique du fantasme de la poupée gonflable, amoureuse, obsédée, façon Mickaël Vendetta. Le film travaille par ailleurs ce motif du récit dans le récit, des choses que l’on se raconte, en tension avec les évènements qui existent, et ce dès la première séquence du film où Bear avoue ses sentiments à une fausse Nikki, incarnée par la serveuse d’un diner qui a accepté de l’aider. Tout le film durant, donc, Bear est pris dans un dilemme : avouer son erreur et confronter sa culpabilité à ses ami·s et à lui-même, ou continuer la supercherie et trouver un équilibre bizarre entre une Nikki qui à l’intérieur de sa maison lui fait terriblement peur, mais à l’extérieur du monde, comme pris au travers d’une boule de cristal, le valorise en tant qu’homme.

On pense quelque part à Misery de Rob Reiner (1990), et à ce déplacement de l’empathie. Sommes-nous plus concernés par celui qui crée l’emprise — qu’elle soit involontairement provoquée par un écrivain de talent ou un mauvais vœu innocent (l’est-il vraiment ? ou du moins : est-il responsable de ces rêves de Vendetta qui ne sont peut-être pas vraiment les siens ?) — ou celle — hasard féminin qui n’en est pas un — qui la vit, et la subit ? La question n’est pas évidente, et la scène finale — suicide de Bear et dé-exorcisme de Nikki terrifiant — nous laisse sur une émotion ambiguë. Si formellement Obsession laisse légèrement entrevoir ses coutures structurelles et sa presque dialectique hégélienne, le cinéaste, à travers une mise en scène classique, dépouillée et élégante, fait de ce questionnement une expérience moderne de la lâcheté et de la vulnérabilité masculine. D’une intrigue simple, avec une ligne narrative claire — on croirait presque à une nouvelle de Maupassant — il y a dans Obsession un plaisir pur, qui ne s’encombre ou ne s’agace pas de prétention.

Obsession de Curry Barker, au cinéma le 13 mai 2026.