Gaël Lépingle

Sans doute l’événement de ces 25 ans de cinéma est le décentrement de l’axe italo-franco-américain qui a régné sur la majorité du XXe siècle, et de l’axe asiatique des vingt dernières années de celui-ci. On sait que désormais ça se passe ailleurs. De Trenque Lauquen à Pacifiction en passant par Le Rire et le couteau, ce sont ces nouveaux territoires, cet élargissement des périmètres qui dessinent un mouvement, impossible à synthétiser par sa dimension exponentielle (au XXe on pouvait encore quasiment tout voir) sauf à risquer de reproduire mécaniquement la cartographie chic d’un cinéma d’auteur de Grand Festival – qui aura au moins permis la reconnaissance d’un Radu Jude, ce n’est pas rien.

J’ai donc préféré m’en tenir à ce que je connais et qui reste comparable, le cinéma français. Et de voir comment il lutte à rebours de cette épanchement international, campant sur son îlot avec rage et conviction, réduisant justement sa voilure, moins territoire d’exploration que laboratoire d’observation, sans s’interdire un certain panache lyrique (Brisseau, Donzelli, Dumont, Larrieu), continuant à creuser une sorte de roman national qui réinvente le naturalisme par la joie précise du verbe (Treilhou, Kechiche, Ameur-Zaïmeche) ou par son âpre frontalité (Breton, Guiraudie, Letourneur). Il faudrait en citer d’autres, mais quoiqu’il en soit ceux-là sont moins choisis pour représenter « les meilleurs » que pour tracer des lignes de désir, des rêves, des possibles. J’ai omis volontairement la fin de règne grandiose des cinéastes de la Nouvelle Vague, qui ont tous terminé par de très grands films.

  • Les Savates du Bon Dieu, Jean-Claude Brisseau, 2000
  • Un petit cas de conscience, Marie-Claude Treilhou, 2002
  • Illumination, Pascale Breton, 2004
  • Les derniers jours du monde, Arnaud & Jean-Marie Larrieu, 2009
  • Marguerite et Julien, Valérie Donzelli, 2015
  • Mektoub my Love: Canto Uno, Abdellatif Kechiche, 2019
  • France, Bruno Dumont, 2021
  • Le Gang des Bois du Temple, Rabah Ameur-Zaïmeche, 2022
  • Miséricorde, Alain Guiraudie, 2024
  • L’Aventura, Sophie Letourneur, 2025