Sparrow, Johnnie To, 2008 | Tsounami 18 : XXIe siècle
Sorti en 2008, Sparrow est un long-métrage réalisé sur trois années par le maître hongkongais Johnnie To. Ce processus de création hors norme, dicté par les envies, les idées du réalisateur et les disponibilités du casting, s’émancipe des directives habituelles de l’industrie pour alimenter une poésie singulière, chère au cinéaste. Pour cette œuvre et dans le prolongement de ses précédentes réalisations, To s’entoure d’une troupe fidèle rattachée à sa maison de production, Milkyway Image, fondée en 1996. Parmi les comédiens de Sparrow, on retrouve ainsi des visages réguliers de sa filmographie comme ceux de Simon Yam (Kei), de Kelly Lin (Lei) ou encore de Gordon Lam (Bo) que l’on a déjà pu croiser dans Election (2005) et Triangle (2007). Fort de cette équipe, Johnnie To met en scène un gang de pickpockets (man jeuk en argot) qui opère sans arme ni violence, privilégiant la légèreté du geste à la brutalité : une intrigue au premier abord simpliste qui se révèle être un chef d’œuvre capable de convoquer diverses influences du cinéma hongkongais, mais aussi français.
Quatre héros et une femme ?
Le quotidien des quatre acolytes est bouleversé par la rencontre de Lei, une jeune femme énigmatique qui tente de se défaire de M. Fu, un vieil homme influent et possessif. L’un d’eux, Kei, s’implique particulièrement aux côtés de Lei en tentant à plusieurs reprises de lui venir en aide. Les camarades du premier tentent, à leur tour, de secourir la belle, en vain. Ainsi l’histoire déploie-t-elle un archétype narratif classique de héros masculins, sauveurs d’une figure féminine en détresse. Seulement, To se moque de ses héros et joue avec les codes narratifs qu’il maîtrise, indubitablement. S’il n’hésite pas à exposer des personnages tout aussi caricaturaux que son récit, il parvient systématiquement à contrebalancer leurs portraits par de subtils effets tantôt visuels tantôt de composition. Par exemple, Lei est associée au symbole du moineau (sparrow – man jeuk) : celui-ci, présent à de multiples reprises dans le film, est retenu, tout comme elle, dans une cage dorée par un homme, un mentor. La transparence de la métaphore est d’une simplicité désarmante mais elle témoigne d’une démarche délibérée de la part des scénaristes et du cinéaste ; celle d’offrir un récit immédiatement lisible voire grotesque mais non moins dénué d’une certaine poésie. Ces caractéristiques permettent autant qu’elles prolongent la possibilité d’une esthétique particulière. La trajectoire des protagonistes se met au service d’une image travaillée qui, elle-même, entretient un dialogue ludique avec des clichés cinématographiques bien connus. Ce jeu référentiel est visible dans la séquence dite de la cigarette lorsque la caméra filme Lei et Kei qui, à bord d’une voiture, échangent ledit objet. Johnnie To convoque à cette occasion plusieurs effets tels le ralenti, la multiplication des gros plans, la faible profondeur de champ et octroie au personnage féminin une image irréelle et fantasmée dont elle ne peut que difficilement s’extraire. Sous le regard amusé du cinéaste, cette interaction devient à la fois érotique, kitch et volontairement désuète.
Les personnages de Johnnie To ne sont donc pas des figures ancrées dans une forme de réalisme, mais des icônes purement filmiques. Les quatre hommes qui incarnent un idéal de générosité, de soif de liberté et de légèreté, évoluent d’ailleurs dans Hong Kong qui devient une scène esthétisée à ciel ouvert, façonnée pour magnifier leur danse urbaine.
Hong Kong : terrain de jeux et de gestes
Kei, seul dans son appartement minimaliste, effectue des gestes amples en recousant sa veste. Alors qu’il s’apprête à partir, un moineau fait irruption. La musique, présente dès la première image, est légèrement ajustée en fonction de cette nouvelle entrée en scène. Sans parole aucune, l’homme se meut vers l’oiseau et tente une première fois de lui rendre sa liberté. Pourtant, ce dernier préfère élire domicile chez le pickpocket en se posant en hauteur, sur un projecteur qui évoque celui du plateau de tournage. Enchanté, Kei quitte finalement son domicile, et, juché sur son vélo, flâne dans les rues de Hong Kong avant de rejoindre ses amis. Cette séquence inaugurale donne le ton général de l’œuvre qui est caractérisée par l’idée de déplacements, précis et fluides, plus que d’actions ; ici, le mouvement passe du protagoniste au volatile, puis revient au personnage mais cette fois-ci dans la ville. Soutenue et structurée par la musique de Xavier Jamaux et Fred Avril, cette fiction se définit comme une véritable chorégraphie où chaque geste et chaque note contribuent à l’enchaînement de tableaux sonores et visuels. Ces déplacements, rythmés en parfaite adéquation avec la partition musicale, sont d’ailleurs les seuls vecteurs capables de faire progresser le récit. Avec Sparrow, Johnnie To semble avant tout promouvoir une danse urbaine du banditisme au grand cœur où le geste, à la fois volé et donné, prime sur le mot. De fait, les dialogues sont délibérément relégués au second plan, soulignant la primauté de cette approche.
Le réalisateur pousse cette esthétique à son paroxysme à l’occasion de l’une des scènes finales. La pluie, motif récurrent du film qui évoque d’abord l’esthétique du film noir, est finalement détournée en un hommage à Jacques Demy à travers un ballet époustouflant sur un passage piéton. Elle transforme la rue et ses lumières en une véritable piste de danse où l’affrontement de deux gangs se règle par l’agilité et la précision du mouvement. La ville n’est, ici, pas un simple décor : lors de la conférence de presse de Berlin en 2008, To explique justement son intention de « capturer le charme et l’atmosphère de Hong Kong ». Le spectateur de Sparrow assiste non seulement aux errances de Lei qui court dans les rues, à l’affût du moindre angle de fuite, mais observe aussi le quotidien d’un métier on ne peut plus urbain et qui rappelle les attitudes précises du pickpocket parisien de Robert Bresson (1959). En définitive, le cinéaste fait de ses acteurs des silhouettes qui, arpentant nécessairement la ville, deviennent les pièces d’un jeu savamment orchestré. Hong Kong s’impose ainsi comme la toile de fond d’une élégante et périlleuse partition.

