Article | Tsounami 18 : XXIe siècle
La nuit noire et pleine, les rideaux cousus main par tata Édith, un téléviseur gris, compact, comme une lucarne bedonnante : trois souvenirs de ma jeunesse. C’était le 9 juillet 2006 et comme 750 millions d’autres personnes (moins un), j’étais devant la finale de la Coupe du monde 2006, dans la campagne de pépé et mémé. Concernant le contenu du match, c’est flou. Je ne me souviens que d’éléments connexes. La panenka de Zizou ? Je l’ai revue plus tard, trop tard. Le coup de tête triomphal de Materazzi ? Je l’ai revu, malgré moi. Et celui de Zidane ? Ce soir-là, il ne m’a pas marqué. Juste les rideaux fleuris, bleus, verts et marrons, toujours là presque vingt ans plus tard. La nuit noire, elle, est chaque jour pourchassée par le jour, qu’il soit brumeux ou ardent, pluvieux ou rayonnant.
Harun Farocki, artiste multimédia allemand, s’est saisi de cette finale France-Italie pour mener une installation géante en 2007, en disposant douze écrans dans une même pièce, Deep Play. Une année plus tôt sortait Zidane, un portrait du XXIe siècle des réalisateurs/plasticiens Douglas Gordon et Philippe Parreno. Contrairement à Farocki, les deux hommes braquent dix-sept caméras HD (dont deux Sony 900 équipées de zooms expérimentaux hyper puissants, construits par Panavision pour l’armée états-unienne) sur un seul homme. Ils ne cherchent pas à sonder les multiples facettes de la fabrique du spectacle à travers un événement sportif, mais plutôt à filmer un être seul, mythifié par ailleurs. Ils réduisent Zidane à sa matérialité, à son corps, à son souffle, à ses interjections répétées « ahí », à ses gestes, à sa posture, à son attente, à son ennui. Il a du génie dans les pieds, c’est certain. Mais ce même génie patiente, s’impatiente. All eyes on Zidane, sur le foot. Il est le foot, et en l’espace de 1h30, le cinéma.
Zidane-roi
Entre dans l’arène, le roi. 90 minutes au Bernabéu, c’est très long, disait Juanito en 1986. 33e journée du championnat espagnol (la Liga), le Barça est en tête, le Real le talonne, avec son héros Zidane. Ce soir-là, Zidane affronte le Villarreal de Diego Forlán (meilleur buteur du championnat cette année). 1998 a fait de Zidane un mythe. La France a cessé d’être raciste pendant 24 heures. Le capitaine des Bleus est taiseux donc mystérieux, et les ralentis ont déjà immortalisé, décortiqué toute l’étendue de son talent. Demandez au Brésil. Zidane est un détonateur, avec un passement de jambes, une roulette, un râteau, une passe – il déséquilibre. Des dribbles, il en a à la pelle. Contre Villarreal, toutefois, son mythe est trahi par les dix-sept caméras de Darius Khondji. Filmé sous toutes ses coutures, il ne pourra plus briller. Ces moments de flottement se retrouvent sur un pied d’égalité avec ceux où il s’illustre, et ceux-là s’avèrent être plus rares. Le roi épique en prend un coup. On le voit traîner la patte, comme un cheval après une course hippique. Les gros plans sur ses pieds ne sont pas là pour mettre en avant la magie qu’ils contiennent, mais plutôt pour le territorialiser, l’ancrer dans cette terre qu’est la pelouse. Il appartient à cette verdure, qu’il creuse. Alors, il galope puis piétine ; tantôt il crache, tantôt il passe, et cela devient décisif. Pas de débordement, le sujet et l’objet c’est Zidane, on ne verra pas le but égalisateur, on ne sentira pas le frottement entre le ballon et les filets.
Les deux esthètes s’intéressent alors à Zidane en tant que « métaphore du cinéma lui-même », une façon de réaliser, d’évider, de fragmenter le mythe qu’il incarne et qu’il charrie (et tout autant construit collectivement). Le joueur de foot, l’idole, l’icône, c’est un portrait du XXIe siècle avec les fluctuations qui le caractérisent. À ce titre, les cinéastes s’autorisent un pas de côté à la mi-temps, montrant les actualités. Si les réalisateurs font en sorte d’encapsuler Zidane dans le temps réel (le film a pour durée celle du match), il le fige aussi paradoxalement. Filmer, c’est capter et obstruer. Le hors champ a son importance, certes, le son habite l’écran (les bourdonnements du stade, le ballon frappé, la partition de Mogwai), mais il est nécessairement relégué au second plan. Comment comprendre l’intérêt du hors champ dans le cas où un corps se meut avec virtuosité en aspirant le champ ? Le film devient solipsiste, tout se concentre sur et en lui, le monde extérieur n’étant que des représentations. Par ailleurs, « le héros national devient une icône désincarnée, pure image, héros virtuel, inatteignable. » Le mythe disparaît, l’image apparaît. La projection en soi devient le miroir de notre propre rapport aux images, aux illusions.
Voir rouge
« On ne crache pas sur Zinedine Zidane » disait le père de Sami (Ramzy Bedia) dans Neuilly sa mère ! car effectivement, le portrait de Gordon et Parreno a de quoi frustrer les fans de foot, de surcroît épris du numéro 10. Mais au-delà de Zidane, et sans cracher sur son héritage, les réalisateurs inscrivent leur film dans la durée bergsonienne. Il ne s’agit pas de mesurer le temps, et à ce titre, il n’y aucune indication temporelle, mais plutôt de le ressentir dans sa durée, dans l’expérience de la succession retenue par la conscience qui se charge de tenir ensemble les moments du temps. Le film épouse cette subjectivité, dure au participe présent, crée des nouveautés constantes. Par définition, on ne peut pas suivre ni anticiper Zidane. Il est la chorégraphie, il est le chorégraphe. Et les caméras sont là pour ne jamais rien trahir, et surtout pas le réel.
Le film rappelle à bien des égards le dispositif de Tardes de Soledad (Albert Serra, 2025). Et Zidane est un taureau, prêt à recevoir des coups, à en mettre, à les éviter : est-ce pour cela qu’il est tant célébré en Espagne ? Durant ces quatre-vingt-dix minutes, il ressent le temps (long), où il est isolé (malgré le sport « collectif ») et où in fine, il voit rouge. Zizou est un sanguin, et son coup de tête la marque de l’hémorragie. C’est son quatorzième carton rouge. À tout intérioriser, il finit par exploser. Une tempête sous le crâne. Le fameux crâne. Ardemment, il a brûlé avec sa tête ce qu’il avait construit avec ses pieds. Contre Villarreal, en 2005, il est exclu. Un soir estival de 2006, pour le dernier match de sa carrière, il rejoint le vestiaire, donnant lieu à une des images les plus marquantes de l’Histoire du jeu. Zizou d’un côté, le trophée qui lui échappe de l’autre. Ce carton rouge n’a pas ensanglanté son image, au contraire, il a perpétué sa légende. Pour Fidel Castro, il n’aurait même pas dû être sanctionné, c’était Materazzi le fautif. Quoiqu’il arrive, Zidane a été privé (s’est privé ?) de l’état de grâce : il est un roi déchu.
Passe en profondeur
Harun Farocki, grand amateur de football, montre à travers Deep Play que le foot se raconte, et surtout, se perçoit. Les douze écrans durent 2h15, le temps de la finale, son temps réglementaire, ses prolongations, ses tirs au but. Comment bien regarder douze écrans ? D’abord, Farocki se soucie du détail, il scrute la profondeur d’un événement sportif, de sa diffusion, de son agencement. Il décortique la façon dont les images (et leurs bâtisseurs) orientent le récit, et reconsidère le temps réel, à l’image de la durée bergsonienne, encore. À ce titre l’horloge est la déclinaison du soleil. Dans un des douze écrans, il y a un plan d’ensemble fixe sur le stade olympique de Berlin. Il fait jour au début, puis progressivement, et sans coupe, le soleil se couche. Tandis que le temps file, la conscience de cette fuite se matérialise par un plan fixe qui suit et capte le mouvement du soleil. C’est un bonsoir crépusculaire, qui annonce sans doute les fracas à venir. Ce plan, Farocki le doit à Andy Warhol qui filmait en 1965 l’Empire State Building en plan séquence fixe, du coucher de soleil au noir complet, dans Empire. 8h05, le réel contre-attaque.
Dans Deep Play, le réalisateur met en avant une ambivalence propre au football et à sa retransmission. D’un côté, les acteurs du jeu produisent de fiévreuses émotions, de l’autre, les raisonnements statistiques (dans plusieurs écrans de l’installation) désincarnent la chaleur d’une émotion éprouvée. L’euphorie répond aux fréquences impassibles. Et Farocki le constate, à juste distance. La technologie objectifie tout. Tous les mouvements sont scrutés, et deviennent parfois des simulations. Quelle différence avec le dispositif de Parreno et Gordon ? Les sens. Chez Parreno et Gordon, Zidane est un être seul fait de sens, qui existe par les tremblements de ses mouvements. En profondeur, Farocki, lui, interroge l’orientation du regard et l’omnivoyance (l’idéal rimbaldien ?). Comment regarder ? Que regarder ? Un écran alterne la focalisation en plan moyen sur différents joueurs français sous le radar. Toutes les quinze minutes, un nouvel acteur apparaît. Henry, Ribéry, Zidane, côté français. Dans l’écran en haut à gauche – le plus didactique sans doute – l’on voit l’envers du décor. Le réalisateur du match oriente (obstrue encore) nécessairement l’appréciation générale. Il raconte une histoire à partir de différents angles. C’est une histoire du découpage en temps réel. Il dicte : « Camera 3 », « I need a slow motion » (j’ai besoin d’un ralenti) ; n’hésite pas à apostropher « We don’t need that shot Peter » (on n’a pas besoin de ce plan Peter) quand il y a un plan américain sur Fabio Cannavaro. Pour faire grimper la tension et après une faute sur Zidane (qui a mal à l’épaule), le réalisateur du match a « besoin d’atmosphère », alors le public bleu-blanc-rouge est filmé. Il crée le narratif en suivant une logique bien rodée pour émouvoir. Les plans se répondent dans un rapport synesthésique.
Et puis, le dispositif permet de balayer le regard et de voir des commentateurs s’ennuyer devant le match, mais aussi de critiquer la qualité intrinsèque de cette finale : « It’s a very slow pace for a final » (Le rythme est bas pour une finale) déclare l’un d’entre eux, « We’ve seen better games » (On a vu de meilleurs matchs) poursuit un autre. Ironiquement, Farocki écrivait dans son journal de bord Histoire d’une installation (sur la Coupe du monde de football) : « Depuis 1958, j’ai vu chaque finale, et je garde chacune en tête mieux celle d’hier ». Mais ce qui compte in fine dans Deep Play, au-delà du plaisir provoqué par le spectacle et la tension inhérente à la hauteur de l’événement (une finale de Coupe de monde, une rivalité sérieuse entre deux pays voisins, le dernier match d’une légende du football…), c’est de « déblayer les décombres qui obstruent les images ». Harun Farocki est « à la recherche d’un sens enseveli » : geste absurde dans un monde où les images se fondent et se confondent. Il met en scène la mise en scène, la mise à vie du spectacle.
Je repense à cette nuit noire, à toutes ces images englouties puis dégluties, à la solitude du tireur au moment du pénalty. À la légende démythifiée, et à celle qui reste à écrire.

