De quoi parle Donnie Darko ?

Donnie Darko, Richard Kelly, 2001 | Tsounami 18 : XXIe siècle

L’adolescence est une période où tout explose et s’écartèle. Le corps, les hormones, les valeurs, les croyances. Un vortex qui donne l’impression qu’on ne peut en sortir ni grandi ni en vie. Ces changements préparatifs à une vie d’adulte fonctionnelle tuent dans l’œuf une partie des âmes qui errent abandonnées entre ces chamboulements, sans forcément trouver de point d’accroche pour entamer leur construction. En 2001 arrive Donnie Darko, chimère adolescente de toute la détresse et les craintes propres à cette période. Les nouvelles générations se succèdent et érigent le film au rang d’œuvre incontournable sur l’adolescence, voyant dans son personnage principal un catalyseur pour y cristalliser toutes leurs angoisses « dans les affres de la puberté ».

Donnie Darko parle de voyages dans le temps

Le film est construit autour d’une boucle temporelle dont le compte à rebours est donné au début du film : la fin du monde aura lieu dans 28 jours, 6 heures, 42 minutes et 12 secondes. C’est Frank (James Duval), un lapin humanoïde hallucinatoire qui l’annonce à Donnie (Jake Gyllenhaal) après l’avoir fait sortir de son lit, lui sauvant la vie avant qu’un réacteur d’avion ne s’écrase dans sa chambre. Le léporidé lui donnera deux ordres durant le récit, qui agiront en effet papillon dans la banlieue tranquille où vit le lycéen. Il doit inonder son école, ce qui cause sa rencontre avec Gretchen (Jena Malone), sa future petite amie. Mais cette inondation fera renvoyer dans un même temps sa professeure d’anglais Karen (Drew Barrymore). Il doit incendier la maison d’un coach-gourou en développement personnel, Jim Cunningham (Patrick Swayze), ce qui révèle ses activités pédocriminelles. Mais l’incendie entraînera la mort de sa mère et sa sœur lors d’un accident d’avion.

Comment empêcher la fin du monde ? À un âge où tout paraît insurmontable, les boucles temporelles font office de réconfort paradoxal. Comme dans un jeu vidéo, rien n’est grave, tout recommence. « Crois-tu au voyage dans le temps ? » demande Frank à Donnie lors de leur rencontre. Il se perd alors dans une quête métaphysique pour réussir ce voyage et empêcher l’apocalypse, se découvrant au passage la capacité de voir l’avenir proche des gens qui l’entourent grâce à un canal liquide sortant de leur corps. Le seul autre personnage doté de cette même capacité est Roberta Sparrow, « Grand-mère la mort » (Patience Cleveland), doyenne de la ville qui passe ses journées à faire des allers-retours à sa boîte aux lettres, inlassablement vide, car elle sait que Donnie lui enverra une lettre, qui provoquera la mort de Gretchen et Frank dans un tragique jeu de ricochet. 

La pédophilie de Jim Cunninghnam ne sera pas révélée et Donnie ne rencontrera jamais Gretchen. Peu importe tant qu’elle, sa mère et sa sœur, vivent. Lors de la fin du monde, il décide de choisir le moindre mal en restant dans sa chambre pour se faire écraser par le réacteur. Tous les personnages se réveillent alors à l’heure fatidique avec des réminiscences des évènements passés dans l’univers tangent. Ces 28 jours auront peut-être des répercussions dans cet univers-ci, l’espoir est permis.

Donnie Darko parle de Dieu

« La quête de Dieu est inutile si l’on meurt seul. » affirme Donnie à sa psychiatre (Katharine Ross). Ses recherches sur les voyages dans le temps seront toujours corrélées à une intervention divine pour tenter de calmer ses angoisses existentialistes. Ces deux approches antinomiques spiralent dans l’esprit du garçon. Ses craintes sont mises à mal par son professeur de science (Noah Wyle) qui lui explique que la connaissance du destin est contradictoire : le connaître nous permettrait de le changer, la destinée de Dieu ne peut donc pas exister, ce qui perturbe l’adolescent. Il montre cependant une certaine virulence envers la « ligne de vie » manichéenne de Jim Cunningham qui démontre que nos actions ne sont dictées que par la peur ou l’amour. Concept au centre de nombreuses religions et non sans lien avec celui, réactualisé, du développement personnel, avec ses propres gourous, injonctions et croyances parfois dangereuses. L’élève répond que cette ligne ignore toute la complexité et les différents facteurs qui guident nos choix, allant même jusqu’à déclarer que le coach est « le putain d’Antéchrist ». Donnie serait-il Jésus-Christ avant l’Apocalypse ? Frank est-il Dieu qui a envoyé son Fils pour apporter la vérité à l’humanité et la laver de ses péchés ? Dans le dernier acte du film, Donnie attend le Deus ex machina censé les sauver d’une agression. Le Deus arrive sous les traits d’un Frank bien réel au volant d’une voiture qui tuera Gretchen par accident. Sans une parole, Donnie lui tire une balle dans l’œil droit et tue le Père. Il retourne dans sa chambre lors de l’Apocalypse et, dans une iconographie christique, se fait empaler par une latte en bois lors de l’arrivée du réacteur. Donnie Darko est mort pour vos péchés, mais Dieu n’existe plus : c’est son Fils qui l’a tué.

Donnie Darko parle du suicide adolescent

Un lapin obsédé par le temps qui parle au héros à travers un miroir pour le guider vers un gouffre hallucinatoire à l’image d’une certaine Alice, le film de Richard Kelly reprend les codes du récit initiatique en les inversant. Au lieu de grandir et triompher, Donnie retourne dans l’enfance à mesure que sa conscience du monde croît : il coupe court à une conversation graveleuse avec des amis sur la vie sexuelle des Schtroumpfs en expliquant leur asexualité. Il serre une peluche lors d’une crise paranoïaque chez sa psychiatre et tombe en larmes dans ses bras pour être consolé. Les ultimes éléments tragiques du film se déroulent après qu’il a perdu sa virginité avec Gretchen. Un refus du passage à l’âge adulte qui se matérialise par un monde corrompu d’êtres abominables : du gourou pédophile à la professeure qui sexualise ses élèves et qui appelle à la censure d’un livre, en passant par un père qui poignarde sa femme et un quidam qui mate des ados en train de s’embrasser. Le monde adulte est responsable des atrocités qui s’y déroulent. Lors de l’inondation de l’école, Donnie écrit sur le sol « They made me do it » (ils m’ont forcé à la faire) ; il ne parle pas de Frank.

La seule lueur d’espoir réside chez les parents du garçon, couple porté par la mère qui s’investit avec la psychiatre dans la guérison de son fils, sans succès. Ses médicaments sont en réalité des placebos et lorsque Donnie demande à sa mère « Ça fait quoi d’avoir un fils timbré ? », elle répond « C’est merveilleux. ». Éclat d’amour désemparé face au rejet du monde de son fils. L’âge adulte souille la pureté de l’enfance et l’adolescence est un anti-purgatoire qui prépare au désastre. En avoir conscience donne l’impression à Donnie qu’une seule échappatoire est possible à l’inéluctable : la transgression finale. Choisir sa mort est bien plus doux que de subir sa vie dans un monde perverti.  

Si Donnie Darko est, 25 ans après sa sortie, encore un sujet de théories sur Internet à chaque fois qu’un nouvel adolescent le découvre tel son rédempteur, c’est parce qu’il parle de toutes celles et ceux dont l’âme est en feu, générations après générations, qu’on ne cherche qu’à inonder, non à éteindre. Des angoisses profondes qu’il continue de faire résonner et que l’âge adulte ne sait calmer, seulement accroître.  Ceux qui sont restés et ceux qui ont choisi le réacteur d’avion.