Le Havre, Aki Kaurismäki, 2011 | Tsounami 18 : XXIe siècle
En avril 2022, j’ai regardé Le Havre. Pas familier de Kaurismaki à ce moment-là, je note quelques mots dans mon carnet numérique.
« Le plus beau film du monde en fait ?? La mélancolie est peut-être d’abord affaire de simplicité. Kaurismaki, que je découvre, agence des choses connues (une traque, un gentil, un méchant en fait gentil, une maladie, de l’amour…) tout en l’enrobant dans un dispositif qui montre que tout ça n’est qu’affaire de fiction. Au nom de quoi tout le monde s’entraide ? D’abord au nom de la fiction. Tout le monde s’entraide parce que peut-être, un jour, quelque part, tout le monde s’est aidé, on l’avait simplement oublié. »
Quand Nicolas a demandé de faire des classements sur les films du quart de siècle, j’ai bien sûr ajouté Le Havre à la liste – la mention d’un vieil homme blanc de la fin du siècle dernier me semblait un peu pondérée par sa nationalité finlandaise. Nicolas, avec Bastien et Corentin, le rattrape quelques temps plus tard, le verdict tombe, 3/10. La note globale sur SensCritique n’est pas meilleure, 6,4/10. Je suis embêté car je n’ai toujours pas revu le film et me voilà à douter de mon amour. Je connais mon goût pour le sympatoche et je m’en méfie. La réception dithyrambique du film faite par Télérama et toute la clique, son sujet, un migrant caché et l’intervention salvatrice d’un commissaire de police, tous ces éléments m’incitent à la prudence que je n’avais pas eue à l’époque.
Olivia Cooper-Hadjian écrit par exemple que le film « peut être considéré comme une version plus soignée et arty du film de Noël lambda. Et s’il répond à l’intention de ne provoquer d’autre réaction chez son spectateur qu’un surcroît passager d’affection pour ses congénères, on peut le considérer comme réussi. »
Hier, 12 novembre 2025, je l’ai revu – toujours pas plus expert en Kaurismaki que mon voisin. Ce qui n’apparaît pas dans mes notes, c’est ma fascination pour le jeu des acteurs, déjà présente à l’époque et toujours intacte – rien de nouveau sous le soleil, on nage dans un bressonisme évident mâtiné de réalisme poétique, influences revendiquées par l’intéressé. Ce qui apparaît néanmoins et qui redouble mon plaisir devant ce film, c’est sa grande simplicité. Tout coule de source. Les plans s’amènent les uns après les autres sans accroc. Découpé comme une horloge règle le temps, on pourrait presque prendre le storyboard et en faire une bande-dessinée. Le personnage entre au café, un ramequin d’olives est déposé sur le comptoir en gros plan, puis raccord sur le personnage assis dans le café qui récupère le ramequin, puis gros plan sur le visage. Idem dans le bus, le personnage monte, gros plan sur ses pieds et la porte qui se ferme, raccord sur son visage dans le bus.
Rien n’est plus émouvant que le pas-grand-chose. Le film tient debout sans reposer sur quelques sophistications appuyées. Sa féérie ? Des musiques diégétiques qui parcourent les plans l’air de rien – au café ou sur un tourne-disque à la maison –, une palette de couleur restreinte, des personnages amoureux. Son suspense ? Un enfant qu’on doit cacher, une enquête pour retrouver ses proches, une malade et un mensonge. Pas-grand-chose. Les bons éléments disposés aux bons endroits, la justesse.
Bien sûr que tout ça est sympatoche, que tout ça fait conte pour enfant, et bien sûr que dépouillé de son flottement poétique, la faute est double : une énième itération du scénario bien-pensant, une candeur qui confine à la naïveté, voire à l’insulte au réel. Un enfant migrant du Gabon qui parle un français à faire rougir de honte la soi-disant neutralité de l’accent parisien ? Un commissaire avec des scrupules ? Une maladie qui disparaît ? Il n’y a qu’un seul dénonciateur tandis que tous les autres voisins sont géniaux ? Et puis il faut voir le fond réactionnaire à l’œuvre… Le dernier dialogue du film a lieu sur l’image d’un cerisier en fleur avec une femme qui dit à son mari « je vais te préparer à manger ». Alerte ! Alerte ! Mon cerveau me dit de se méfier de cet univers un peu fake et vieillot et pourtant mon corps s’y sent bien.
En fait, déjà à l’époque, mon paragraphe numérique sait que quelque chose ne va pas. « Au nom de quoi tout le monde s’entraide ? D’abord au nom de la fiction. » Convoquer le pouvoir de la fiction pour sauver le film est un aveu de faiblesse certain. Retourner l’argument en prêtant à Kaurismaki l’intention de souligner la falsification de la fiction à l’œuvre est un peu facile. Pourtant, il n’est pas bête, il sait bien que cette robe jaune et cette maladie qui disparaît, ça n’arrive pas, ce n’est pas possible ! Dans les dernières minutes, Kaurismaki déjoue comme un démiurge le mélodrame qu’il disposait patiemment depuis l’ouverture – au contraire d’un réalisme poétique qui l’assume souvent par la mort du protagoniste. Pourquoi ? Pour nous rendre nos congénères affectueux et faire un Amélie Poulain au Havre ? Ou pour précisément souligner la violence de la réalité, tellement prégnante, que seule la fiction peut tromper ? Ou alors, les deux se rejoignent. C’est-à-dire que c’est précisément en trompant la réalité avec de la fiction qu’il rend les congénères affectueux, et c’est de cette mystification que vient le goût de la presse bourgeoise moralinocentrique pour ce film.
Est-ce à dire que j’ai un goût bourgeois ? J’ai cette malheureuse inclination en moi.

