Paterson, Jim Jarmusch, 2016 | Tsounami 18 : XXIe siècle
Le crayon glisse sur la page. Un homme se réveille, embrasse sa compagne, se lève, prend son petit-déjeuner, marche vers l’entrepôt de la ville, conduit son bus, écoute les passagers, rentre chez lui, discute avec sa compagne, promène son chien, boit une bière au bar du coin, se couche. Le lendemain, encore, et dans cet entre-deux, tout un monde. Paterson raconte ce presque rien, tout ce qui fait la texture d’un quotidien. Jim Jarmusch filme le battement régulier d’une vie ordinaire, et c’est dans cette régularité même qu’il trouve la poésie. Paterson – personnage et ville, corps et lieu confondus – devient un poème vivant, écrit à la main, à la mine de crayon, dans un petit carnet brun sans lignes. « A man in himself is a city » écrivait le poète William Carlos Williams, l’auteur du recueil Paterson, dont l’œuvre irrigue le film. Adam Driver y incarne un poète timide, conducteur de bus qui, entre deux arrêts, regarde les visages, les rues, les reflets, les détails qui glissent sans laisser de trace en apparence. Le film, comme ses vers, est fait d’images brèves, de répétitions et variations. La poésie, ici, n’est pas dans le mot rare ou la figure savante : elle est dans le retour du même, dans le soin du banal.
Le crayon glisse sur la page, il guide les mots. Un petit carnet, même pas besoin de lignes. Une page seulement pour écrire un poème, pas de recto-verso. Pas de longues phrases : juste ce qu’il y a devant soi. Écrire ou filmer le quotidien ? C’est peut-être la même chose. Les mots apparaissent à l’écran, on écrit sur des pages comme sur des images. Le film comme acte de poésie. Interroger encore ce que cette poésie provoque, ce qu’elle fait couler en nous, ce qu’elle allume parfois. Chaque matin, Paterson s’éveille à la même heure sans réveil. Le jour se lève avec lui, la lumière s’étire doucement dans la chambre, Laura – Golshifteh Farahani – dort encore. Il boit son café, part au travail. Le film installe son rythme : une structure minimale, un battement qui suffit à dire la vie. Chez Jarmusch, la répétition se fait condition de la création : les jours apparaissent à l’écran, les vers aussi, lundi, mardi, mercredi… Les poèmes que l’on entend surgissent en voix off, et parfois à l’image : « When you’re a child you learn there are three dimensions / Height, width and depth / Like a shoebox / Then later you hear there’s a fourth dimension / Time…» Cette image de la boîte à chaussures pourrait décrire le film lui-même ; Paterson est ce contenant minuscule : un espace clos, modeste, où se dépose pourtant tout le flux du temps. Chaque jour y trouve sa place, chaque instant s’y range comme un objet précieux. Paterson lui-même est l’objet de son propre film, logeant son univers de création dans une grande boîte en métal (son bus) ou une moyenne boîte en bois (son placard). Il s’échappe de ces espaces clos en s’immergeant dans son carnet. Hétérotopie de création. Le bus est son lieu d’observation, son placard fait office de bureau : quelques livres, des recueils de poésie, un carnet. C’est là que se tisse son lien invisible avec les poètes qu’il admire : William Carlos Williams et Emily Dickinson, poétesse fétiche qu’il partage avec la petite fille au poème cascade. Jarmusch inscrit la poésie américaine dans le réel le plus concret, celui des ouvriers, des chauffeurs, des anonymes. Les artistes les plus précieux avaient-ils une vie à côté de leur art ?
Deux mains
Un matin, Laura se réveille ; elle a fait un rêve. Elle voudrait avoir des jumeaux. À partir de ce jour, Paterson en croise partout. Deux silhouettes dans la rue. Deux enfants sur un banc. Deux inconnus qui se ressemblent trop. Comme si le monde répondait à son désir, comme si une présence supérieure jouait à glisser des signes dans le réel. Chez Jarmusch, rien n’est hasard tout devient écho. Le hasard n’est ni chaos ni destin : il est le rythme naturel du monde, la forme que prend la vie quand on accepte de ne pas tout contrôler. Le film observe ces correspondances silencieuses, ces coïncidences infimes qui tissent la trame des jours. Croiser sur son chemin des jumeaux souvent, des pois parfois. Cette structure répétitive agit comme une rime visuelle : le monde se répond à lui-même, se répète et s’invente à chaque fois. La fantaisie de Laura s’intègre alors à ce mouvement créatif. Son univers est saturé de noir et de blanc, de motifs circulaires, de rêves et de projets successifs : devenir chanteuse country, ouvrir une boutique de cupcakes, repeindre les rideaux, redessiner la maison… Elle incarne la pulsion d’expression pure, l’élan. Paterson, lui, incarne la mesure, la retenue, la constance. Ensemble, ils forment une harmonie fragile : le yin et le yang du quotidien, la respiration d’un amour tranquille. Deux manières d’habiter le monde : l’une en le réinventant sans cesse, l’autre en s’y fondant doucement. Deux pratiques jumelles ; inscrire, tracer, marquer une présence. L’un et l’autre cherchent à fixer un peu du monde, à donner forme à ce qui passe. L’amour n’a plus besoin d’éclats : il se loge dans le rythme partagé, dans les gestes répétés, dans la façon de se retrouver chaque soir. Sublime ennui. Et puis il y a le chien. Marvin, bulldog impassible et jaloux, véritable gardien du seuil. Il veille, observe, grogne, et un jour, déchire le carnet. La seule tragédie du film. Un chien qui détruit des poèmes. Tout s’efface, tout se perd, il faut recommencer. Jarmusch nous rappelle que la création n’est pas accumulation, mais acceptation de la perte. Les poèmes brûlent, se déchirent, se dissolvent – il reste la mémoire de leur geste.
Le film s’arrête sur cette déchirure, cette brèche dans la routine et sur sa rencontre inattendue avec un poète japonais. Venu en pèlerinage dans la ville de William Carlos Williams, il tend à Paterson un nouveau carnet face à la cascade. Ce don anodin contient tout le sens du film. Un geste minuscule. Carnet vierge, éternel recommencement de l’acte d’écriture. Recommencer, toujours, comme on reprend la route chaque matin. Le film respire à la cadence du corps de Paterson. Sa beauté naît du silence, du frottement du réel contre la rêverie. Chez Paterson, tout commence par la main. Celle qui tient le stylo, qui guide les mots sans les forcer. Pas d’écrans, pas d’outils sophistiqués. Juste la peau contre le papier. La main comme lien entre l’intérieur et l’extérieur, entre le corps et le monde. Écrire devient un geste de continuité, un passage. Ce qui compte, ce n’est pas le poème achevé, ni la beauté des vers. C’est le mouvement même de l’écriture, le besoin d’exprimer quelque chose – et d’y parvenir, ne serait-ce qu’un instant. Sentir que la main prolonge le regard, que le carnet prolonge la vie. C’est cela que filme Jarmusch : la main à l’œuvre. Celle qui écrit, celle qui peint, celle qui caresse, celle qui conduit le bus. La main comme mesure du monde.

