Il était deux mille vingt-cinq fois…

Édito | Tsounami 18 : XXIe siècle

Une revue. Des copaines, une passion pour le cinéma, le désir d’en faire un élan collectif. De tracer notre propre histoire puisque personne ne l’écrivait convenablement à notre place. La petite blague commencée sur Facebook est devenue sérieuse, on s’est pris au jeu. Et nous voilà cinq ans plus tard à la tête d’une collection de dix-huit numéros thématiques, ainsi que d’une petite entité autonome, productrice régulière de ce comblement que nous cherchions jusqu’alors dans l’espace critique. Cinq ans, c’est un cinquième des vingt-cinq premières années du siècle en cours. C’est aussi le temps qu’il nous a fallu pour apprendre à écrire, à notre manière, avec une inventivité de forme qu’on revendique haut et fort, et qu’on regrette chaque semaine de si peu retrouver ailleurs dans la presse. Alors en attendant, on poursuit le travail. En cinq ans, nous avons grandi. Nous avons rencontré plein de personnes différentes, et parmi elles, nous nous sommes fait quelques ami·es et les avons intégré·es à la rédaction, pour un texte ou pour cent. Dans la foulée, nous avons appris à nous connaître nous-mêmes, à comprendre nos plaisirs respectifs et nos désirs communs : ils dessinent notre ligne éditoriale. Une ligne qui parcourt toutes les terres et les cieux qui s’offrent à elle, à la poursuite d’un horizon dont l’infinité se décuple à chaque fois qu’on s’en approche. Si ce numéro est le dernier de cette sorte, c’est donc parce que nous l’avons choisi, et que nous ferons mieux ce que nous faisons déjà aujourd’hui, en nous réinventant dans une nouvelle formule, que nous expérimentons déjà depuis quelques mois à travers nos dossiers thématiques — qui figurent d’ailleurs parmi nos textes les plus lus sur le site. Dix-huit numéros, ça nous est apparu comme l’âge de la maturité, le temps venu d’une majorité constatée par toutes et tous, qu’il est grand temps de mettre au service d’une actualité malmenée par les injonctions économiques, les bons sentiments et quelques parasites à débusquer, reposant depuis trop longtemps et sereinement sous des lauriers immérités. De nombreuses stars de notre cinéma vivent, naissent et même renaissent sous nos yeux, et nous pouvons utiliser notre espace pour les aider à s’accomplir, ou du moins, à être connues et reconnues. Alors suivons la boussole de nos émotions contemporaines, et célébrons les vivants !

Où commence le présent ? Disons le XXIe siècle. Où commence-t-il ? Disons le 1er janvier 2000. Perdu ! Le XXIe siècle commence officiellement le 1er janvier 2001. Certes. Enfant de l’époque, pourquoi ne revendiquerais-je pas que le siècle commence avec ma naissance, à l’été 2000, histoire de couper la poire en deux ? C’est d’ailleurs ce qu’insinue très, mais alors très finement, Rue (Zendaya) dans son monologue intérieur au début du premier épisode d’Euphoria. Cette dernière serait née comme par hasard un certain 11 septembre 2001… tiens tiens tiens… Tirons le fil jusqu’au bout de la pelote. Il n’est pas déraisonnable d’imaginer que le XXIe siècle commence en Occident à cette date fatidique, véritable point de bascule dans les relations internationales et notre manière coloniale (mais elle était innocente comprenez-vous…) d’appréhender le monde. Cet attentat terroriste qui touche pour la première fois les États-Unis sur leur propre territoire se dédouble d’ailleurs d’une révolution esthétique qui atteint ici son apogée. La pénétration des outils numériques dans la vie quotidienne au cours des années 1990 a conduit, au cinéma, à une véritable confusion de la frontière entre le réel et le fictif : Strange Days (1995), The Truman Show (1998), Fight Club (1999), Matrix (1999), Le Loft (2001), Elephant (2003)… Et au milieu, un événement, lui, réel, qui transperce pour de vrai le béton des tours et la chair des employés. Un attentat qui tue pour de vrai, en direct à la télévision. Combien d’Américain·es ont pris leur petit-déjeuner en regardant leur écran et en pensant d’abord voir un film d’action drôlement réaliste, avant de percuter à leur tour ? Cela reste bien sûr une coïncidence que ce questionnement arrive à une date qui s’apprête à changer ses quatre chiffres, mais il condamne depuis le cinéma à investir et interroger cet espace qui sépare la fiction de la vérité, traçant ainsi l’une des voies privilégiées de notre modernité. Que construit-on sur de telles décombres ?

La composition aussi bête que cruelle de notre top 100 des films du siècle, qu’on a décidé de faire commencer au 1er janvier 2000 par commodité et taquinerie, nous oblige à un autre constat, qui suit fidèlement la marche du monde actuel : les États-Unis ou l’Europe ont, comme le cinéma, perdu de leur superbe, et ne sont plus le centre d’aucun monde. L’année 2025 se veut pour preuve ultime de la densité extraordinaire des cinémas du sud (L’Agent Secret, Un Poète, Magellan, Pepe…). Cette liste, nous l’avons construite à l’image de la rédaction : soucieuse des problématiques dont nous sommes les contemporains en suivant la ligne qui a toujours été la nôtre, fabriquée dans le dialogue plutôt que par les statistiques. À l’arrivée, les 100 films retenus proviennent de tous les continents, et en dessinent un autre, anarchiste. Une terre d’accueil digne de ce nom, qui ne se soucie guère des genres, des formes et des durées. Tout y est dans notre top 100 : les films habituellement oubliés, nos préférés, ceux qui font consensus et ceux à qui on voulait donner un coup de projecteur. Il y a beaucoup d’oubli aussi : si vous les constatez par vous-même, c’est que vous n’aviez pas besoin qu’on vous les rappelle. L’exercice est vain, mais il sert de prétexte au bilan pour nous autres enfants du siècle, nés au cinéma dans les années 2010 et accusant un sérieux déficit sur la décennie précédente. Cet état des lieux trace nos manies, certes, mais aussi le péage de grands axes qui se comptent par centaines et invitent à explorer ensemble les images de notre temps. 

L’unanimité n’étant jamais bon signe, notre top 100 divise, énerve, crispe et mécontente. La règle était simple, 1 seul film par cinéaste et donc 100 cinéastes de ce début de siècle, qu’il ou elle soit sur la fin ou le début de sa carrière, peu importait. Différentes formes, courtes ou longues, fictives, documentaires ou expérimentales, 99 films et 1 série à leur sommet. Une trentaine de nationalités différentes et des objectifs dirigés vers la mer et les cieux en passant par un trou, des vaches et des fleurs, des poissons et des fantômes, des communard·es, des anarchistes, des résistant·es, des marginaux, des marginales, mais aussi Laura, Jack, France, Vanda, Joseph et les autres. Et si notre top vous frustre, si vous n’en démordez pas, si vous vous dites qu’une dizaine, cinquantaine ou centaine de cinéastes y manquent, rassurez-vous alors en vous disant que nous, vivant·es, avons l’aubaine inouïe de vivre dans une telle période, un instant où le cinéma se trouve si riche qu’une liste restreinte numériquement, par la frustration, ne saura être autre chose qu’un indice de chance. Et puisque jamais l’unanimité n’a fait de belles revues, notre top 100 surprend, bouleverse, émerveille et décoiffe. On ne peut pas dire que rien n’y manque, mais l’on peut dire que tout s’y trouve.

Les motifs récurrents sont bien plus une affaire de coïncidences qu’un signe de l’époque, et c’est en partie pour cela que ce numéro final s’offre d’abord comme une nouvelle enfance de la critique, dans laquelle nous réfléchissons autant notre enfance (les images qui nous ont formé contre notre gré) que notre adolescence (celles contre lesquelles on se rebelle autant qu’on y revient). Nous évoquons au total beaucoup de films, encore plus si nous prenons en compte à côté du top 100 collectif, ceux individuels publiés sur notre site ainsi que les réponses de cinéastes, critiques, universitaires, attaché·es de presse et professionnel·les de différents postes auxquels nous avons posé la même question. C’était le minimum pour s’approcher un poil de ce que peut être la singularité de ce nouveau millénaire. Nous ne serons plus là pour en juger à son terme, mais il restera des films, dont certains des plus beaux rendent compte de ce changement vers le pire à l’échelle locale : En construcción de José Luis Guerín et À l’ouest des rails de Wang Bing par exemple, dont la beauté du geste consiste à ramener le territoire que l’on habite à un work in progress permanent. Nous n’avons pas le pouvoir de faire du XXIe siècle l’utopie que nous lui souhaitons, terre chaude où le soleil ne se couche que pour laisser la place à la lumière du projecteur en plein air et où chacun aurait le temps de vivre, aimer et pleurer. Mais il nous reste encore l’histoire et sa mémoire, les témoignages de milliers de personnes qui un jour ont pris une caméra pour raconter ou mettre en scène quelque chose d’important, et dessiner une idée de l’époque telle qu’ils voulaient l’investir. Les cinéastes sont des architectes, et nous sommes les maçons d’une maison-cinéma inachevée — sans portes ni verrous. Un autre work in progress, à échelle humaine. 

Si figer c’est tuer, alors construire c’est rire et continuer. Ne figeons rien et construisons ensemble la suite de ce siècle !