Pescados, Lucrecia Martel, 2010 & Eaux Profondes, Jean-Claude Rousseau, 2012 | Tsounami 18 : XXIe siècle
Sous les écailles, des larmes
aveuglent mes yeux
Et enveloppent mon âme.
Oh, poisson solitaire, cesse d’attendre
Il n’y a personne là-bas
Rien que le bruit du désespoir.
À contre-courant ou sur la route, le poisson blanc ressasse. Seul, dans ses pensées, il se laisse traverser et traverse à son tour les ombres du téléviseur éteint. Des aller-retours aux côtés de Lucrecia Martel, Jean-Claude Rousseau, Pescados (2010) et Eaux profondes (2012), deux gestes pour mille poissons. Dans une organicité mécanique, l’aquarium et l’étang pour cadres, l’écran comme le salon se font ailleurs, entre vrombissements aqueux et balbutiements numériques.
Recommencer la même chose, tout le temps. Deux fois le tour du bocal pour saisir la contemplation et varier les lignes les plus abstraites, à la recherche de points de connexions ; téléphoniques, automobiles. Se laisser saisir par la chaise et la vitre, par le vide et l’absence, se refléter en retour. S’y confondre par la fixité, condition d’apparition de la profondeur, par le corps et par le cadre, l’espace se fait mental alors que le trouble s’immisce à l’arrivée du mouvement. La musicienne et le peintre composent, les correspondances se tissent sur la toile au creux des bords et de la pluie qui dure. Persistance de la présence.
1, 2, 3, l’étrange poisson nage en rond
dans sa grande pièce vide, attendant
attendant, attendant, attendant, que
quelque chose se passe enfin
Des poissons rêvaient qu’i/ls étaient une voiture, i/ls répètent et chantent au-delà des visions, là où se loge l’expérimentation à la limite des images. Une transduction matérielle, sonore, au seuil du regard. De cette rencontre s’agencent des mécanismes mimétiques, technologiques, en milieux liquides. Enfermé/es dans l’attente, dans la boucle, i/ls tournent en rond. Il n’est pas facile à un poisson de voir son propre aquarium. Une déterritorialisation du dehors au dedans au dedans du dehors, des désorientations oppositionnelles pour des circulations enchevêtrées ; une respiration, enfin. D’un espace clos, ses débordements. L’aquarium voit pour ne plus rien entendre, assourdissants, les êtres projettent des renversements (à la surface, s’en sortir).
De ces micro-fictions, fictions-poèmes, fictions réduites, les dispositifs résident dans l’oubli. L’on (re)tourne dans les contours pour s’y perdre, une plongée spéculative pour mieux voir. Suivre les lignes. Les spectres demeurent entre les ondes, espaces liminaux des mémoires, un devenir-autre. Une confusion regardé-regardant, sur le béton, poissons-autos qui songent à quitter le champ, chercher les lignes de fuite et puis tout voir ou ne rien voir du tout. Sortir de soi pour un devenir : devenir-machine, devenir-image, devenir-poisson.
Allons, poissons… Il est l’heure de dormir…

