Lady Chatterley, Pascale Ferran, 2006 | Tsounami 18 : XXIe siècle
Ils ont déjà fait l’amour deux fois. La performance n’est plus un enjeu, moins en tout cas ; la peur que cela n’arrive plus déjà dépassée, et de décevoir déjà derrière eux. L’amour commencerait-il au troisième coup, une fois débarrassé de tous ces mondains encombrements ? La réponse n’est pas évidente, Parkin (Jean-Louis Coulloc’h) était déjà doux lors des deux premières tentatives. Alors, pourquoi est-ce à cette troisième reprise, tout aussi hasardeuse que les précédentes, que le rouge semble plus rouge et que les oiseaux chantent plus fort ? Ils n’ont pas le temps d’intellectualiser : lui est assis contre l’arbre, elle sur lui ; ils travaillent à faire les choses bien et à poser leurs mains au bon endroit, en bref à penser à l’autre. La scène est furtive, deux minutes montre en main. Tous deux allongés sur le sol, les yeux fermés comme pour sceller à jamais dans les tréfonds de leur mémoire cet instant volé à leurs conditions respectives, ils n’osent bouger, de peur que le monde se dérobe sous leurs corps apaisés. Et pourtant, lorsque Constance Chatterley (Marina Hands) rouvre les yeux, la branche de l’arbre demeure imperturbable et à sa juste place, à peine dérangée par la douce danse de ses feuilles au rythme du vent. La bouche entrouverte, la moue figée (se rendait-elle compte qu’elle souriait ?), elle tourne alors la tête vers Parkin, drôlement vêtu de sa chemise et d’une cravate, qui fait encore semblant de dormir. Il est vrai que le sexe donne sommeil, mais ce qu’il s’apprête à lui dire relève déjà d’une pensée en partage, subversive à l’heure de l’automne 1921, là où les couples obligés et les relations forcées font loi au sein des institutions maritales : « On a joui ensemble cette fois-ci..? » Sereine affirmation ou question timide, on ne saurait trancher, y voir autre chose qu’un plaisir partagé. Elle lui répond alors du bout des lèvres, du bout du cœur, trois petites lettres à peine perceptibles : « oui… »
À rebours des plaisirs midinettes et autres imaginaires Janeites, Lady Chatterley, film comme personnage, ne s’embarrasse pas de la morale comme d’une ligne arbitraire à adopter à tout prix et à défendre contre vents et marées. Ici, elle est plutôt une construction, sage et patiente, bâtie sur d’innombrables allers et retours de mots, de pensées bâties entre la demeure officielle et la cabane au fond du jardin. Soit une opposition rigoureusement simple entre le bon mari (Hippolyte Girardot), noble et cultivé, revenu amputé dans sa virilité par la Grande Guerre, et « l’homme des bois » (d’ailleurs ajouté au titre de la version longue montée pour la télévision), subtile variation du mythe du prolo à la bite magique, supposé capable de se satisfaire d’une vie simple au milieu de la belle nature, loin des livres et de la politique. Mais la vérité à laquelle accouche Lady Chatterley, c’est que l’amour qui naît d’un coup de foudre relève du pur coup… de chance, certes, mais que sa persévérance tient d’un laborieux travail qui ne s’accomplit qu’à deux : parler, essayer, faire, préférer, recommencer. Ils n’avaient aucune raison de se rencontrer, encore moins de s’aimer, et pourtant voilà : une force d’attraction, une alchimie circule de l’homme bourru à la femme qui se mourrait enfermée dans son château. Et cela, sans qu’aucune science, dure ou sociale, ne puisse l’expliquer. En revanche, c’est bien à la transformation du miracle en histoire féérique que s’attaque le film. Remercions le hasard pour cette rencontre fortuite, mais rendons-lui son maigre labeur dans cette affaire. Car s’il y a bien deux responsables dans cette fuite aussi heureuse qu’inespérée, ce sont bien Constance et Parkin, qui à force de rencontres, étreintes et discussions, finissent par bâtir un langage commun qui leur est propre, un monde à eux, puisqu’aucune chambre ne leur suffirait : « il faut que j’enlève tout ça » dit-elle en se dévêtant, au propre et au figuré, incapable de résister plus longtemps à l’appel de la pluie et des éléments naturels.
Tes mots et mes caresses pour circonscrire notre intimité
L’euphorie que procure cette lente construction d’un nouveau couple, si belle, si érotique, à la fois nourrie par leurs corps et leurs esprits, rend Lady Chatterley imperturbable à l’égard du temps ou des modes. La sexualité, récurrente, y est donc traitée comme l’une des grandes épreuves à laquelle se frottent les deux amants, lorsqu’ils évaluent la distance qu’ils souhaitent parcourir ensemble. À l’image du langage commun qu’ils façonnent, à l’image de la vie. Le film n’est pas tellement graphique lorsqu’il met en scène les rapports sexuels, et l’on en garde pourtant un souvenir impérissable, précieux, rien que pour soi. Pourquoi ? Parce qu’il se joue quelque chose d’aussi simple que transgressif dans cette relation transclasse : l’origine sociale ne conditionne peut-être pas autant les êtres qu’on ne le prétend. Le véritable socle commun, celui qui relie Constance à Parkin, tient au malheur et à l’exclusion dont ils sont tous deux victimes, commis par un monde qui s’auto-juge plus important qu’eux, sans jamais s’enquérir de l’état de son voisin. Lorsqu’on s’intéresse à l’état de santé de Constance au début du film, c’est d’abord par crainte de la voir mourir, jeune, avant d’être devenue mère. En ce sens, le film promeut un modèle d’amour libre, entre Constance et son époux autant qu’entre Constance et Parkin ; drôle de manière pour l’époque de rationaliser ses failles afin de conclure qu’il vaut mieux une femme vivante mais qui me trompe, qu’une femme morte. Cette finesse d’écriture relative au rang social de Constance justifie alors l’extension de ses sentiments pour l’homme des bois au reste du décor, de la carte, de la nature environnante. Il ne s’agit pas d’un caprice bourgeois. La grandeur du logis ne saurait inquiéter l’infinité du jardin : car il pousse des fleurs dans la campagne anglaise comme il en éclot d’aussi merveilleuses en Afrique, en Asie, et toutes ces régions insoupçonnées où des hommes, des femmes, continuent d’inventer l’amour à force de regards et de tendresse.
Il faut se rendre disponible au temps langoureux que prennent ces deux corps pour se réveiller de leurs ébats. Ces visages aux yeux longtemps fermés, aux premiers gestes encore engourdis, et qui se remettent avec lourdeur de ces joies du corps, comme s’ils craignaient d’être chassés à tout moment de leur petit paradis. Lorsqu’ils font l’amour pour la quatrième fois, c’est Parkin qui se relève le premier. Il se rhabille songeur, avant de déclarer : « après tout, si lui il veut un enfant, nous on aura eu ça ». La sagesse se passe de réponse. La cinquième rencontre, sous la pluie et dans la boue, la plus célèbre et commentée du film, se termine au coin du feu, ils sont alors encore nus, finissant de se sécher avec de la paille. Comme il n’y a plus rien à faire, les mains s’occupent d’elles-mêmes. Elles s’inventent des jeux, tordent des tiges traînantes, façonnent de fragiles couronnes, s’habillent de pétales. Et dans la répétition des séquences charnelles s’invente, se superpose à l’air ambiant, un second érotisme à la quotidienneté intellectualisée : une main lévite au-dessus du sexe masculin, et cela suffit. Cela suffit parce que cela devient symbole et synthèse d’un amour dont on a été les témoins. Si Lady Chatterley peut exciter d’au moins une façon celui qui le regarde, c’est d’un ardent désir de vie et de jeu, de mimétisme méthodologique plutôt que de jalousie personnelle. Il est normal d’aimer et désirer à son tour deux êtres qui se découvrent et apprennent à s’aimer. Ce siècle-ci, le cinéma perd peut-être de sa centralité, mais il maintient intact son pouvoir libidinal qui se tourne naturellement vers les lumières de la vie, comme une fleur éclose tend ses pétales aux rayons du soleil.

