Les révolutions meurent-elles ? 

La Commune (Paris, 1871), Peter Watkins, 2000 | Tsounami 18 : XXIe siècle

Ce serait trahir La Commune (Paris, 1871) que de débuter un texte qui lui est destiné par un résumé insignifiant qui ne raconterait que la marchandisation d’un produit à donner envie de voir pour compléter une watchlist. Pas de pitch donc – le titre du film est d’ailleurs suffisamment éloquent pour comprendre quel sera son principal sujet – mais plutôt un exposé de sa démarche : la Commune, c’est avant tout comment on choisit de la raconter.

D’un point de vue strictement cosmétique, une inquiétude peut naître en jetant un œil aux éléments les plus superficiels de sa forme : téléfilm en noir et blanc diffusé une seule fois au milieu de la nuit en 2000, une très maigre exploitation en salles sept ans plus tard dans une version amputée de plus de deux heures… Surtout, sa durée initiale de 5h45. Dans cette durée se niche pourtant tout l’intérêt du film : elle est premièrement la garantie d’un examen historique rigoureux et aussi exhaustif que possible ; elle est deuxièmement (et surtout) nécessaire au propos du film et de son initiateur, Peter Watkins. Ce dernier est connu entre autres pour son concept de monoforme, schéma narratif dominant, entre autres caractérisé par la surabondance de cuts, qui a pour vocation d’offrir un réchauffé d’émotions artificielles en transformant ses sujets en simples objets de divertissement. Cette monoforme donc, contre laquelle s’est érigé le cinéaste dès le début de sa carrière, se retrouve notamment dans l’industrie cinématographique mais constitue aussi la forme hégémonique des journaux télévisés : ceci étant dit, on imagine bien l’impact politique concret d’une telle forme sur les sociétés.

Pourquoi ce rappel ? C’est que La Commune a l’idée géniale de nous embarquer au XIXème siècle par le biais d’un anachronisme : dans les premiers moments du film, c’est une télé à la botte de Versailles qui filme l’insurrection, très vite remplacée par une chaîne communarde qui décide de couvrir les événements d’une manière plus honnête. Ainsi se révèle avec clarté le rôle des médias bourgeois par opposition aux indépendants dans tout mouvement contestataire ou insurrectionnel – et plus tard dans la justification de leur répression.

Maintenant qu’on a parlé de La Commune, quid de la Commune ? Un bref rappel historique est hélas nécessaire, le déroulé des événements et leur impact étant encore écrasés par le roman national en dehors des milieux militants ou intellectuels. En 1870, les Parisiens se battent, assiégés par les Prusses menés par Bismarck, au sein d’une Garde Nationale dans laquelle s’entretient un sentiment révolutionnaire. Ils subissent la faim et les privations mais font aussi l’expérience de la solidarité et de l’unité. Après l’armistice – vécue par les Parisiens comme une trahison – une étincelle met le feu aux poudres : la tentative de saisie par Thiers en mars 1871 des canons de la Garde Nationale. Les habitants de Montmartre se rebellent, les femmes pactisent avec la Garde et le gouvernement de Thiers fuit la capitale. La Commune est proclamée. S’organise alors l’une des plus formidables expériences démocratiques ayant jamais eu lieu, qui se terminera dans un bain de sang deux mois plus tard : le pouvoir supporte mal que le peuple lui désobéisse. 

À travers sa forme de reportage, La Commune ne s’attache pas seulement à restituer les événements principaux de cette période, mais va avant tout à la rencontre des insurgés et de leurs revendications, s’essaye à l’exhaustivité. La télé communarde est aussi démocrate que révolutionnaire et cherche à interroger tout le monde, au contraire de la télé versaillaise qui n’a elle à proposer que des caricatures de réflexion voire des mensonges éhontés : on s’indignerait de la grossièreté de cette dissymétrie si on ne la constatait pas intemporellement et universellement. Passent ainsi devant la caméra pros et antis-Commune, ouvrières et ouvriers, femmes au foyer et patronnes bourgeoises, clercs et laïcs, journalistes, membres élus du Comité Central…

Dans un premier temps, tout ce monde partage tantôt la liesse populaire, tantôt une colère légitime et des revendications : droits des femmes, meilleure répartition du travail domestique et non-domestique, accès au logement, à l’éducation, réduction des inégalités économiques et sociales… Puis, passés les premiers jours d’euphorie révolutionnaire, vient le temps des débats : pour que la Commune subsiste, il faut s’organiser. Doit-on élire un comité ? Combien de temps lui faudra-t-il pour trahir les idéaux de la base car « il est temps qu’on ne soit pas représentés mais qu’on soit » ? Comment construire une société plus égalitaire, plus juste, pour les femmes, les minorités, les travailleurs et travailleuses ? Expérimentations féministes, syndicalistes, anarchistes éclosent ça et là, sèment des graines d’une importance capitale pour les siècles à venir.

Pourtant, la Commune est morte. Elle a été tuée, par ceux-là même dont elle a essayé de s’émanciper. D’où vient qu’elle a échoué ? Un manque d’organisation, la toute-puissance de ses adversaires, le contexte géopolitique ? Des revendications trop radicales ? Ou au contraire sa surprenante réticence à prendre l’argent pour se financer à la Banque de France (qui répondit à l’inverse très favorablement aux sollicitations de Thiers) ? Sans doute un peu tout cela à la fois semble indiquer le film en guise de leçon pour toutes les Communes en devenir.

Car si elle est morte, c’est qu’elle a vécu, qu’elle peut vivre, peut-être même revivre.

A-t-elle revécu pendant le tournage du film ? Reste en effet à évoquer sa dernière ligne directrice, la plus importante : sa création collective. Parfois, les débats filmés prennent en effet une direction inattendue. Au vu de la contemporanéité des sujets traités, on est pris d’un doute : a-t-on dévié ou est-ce seulement l’intemporalité des oppressions qui nous donnent l’impression d’être soudain trop familier de ce qui est discuté devant nous ? Les deux mon camarade : toujours en costume, alors qu’ils discutaient la minute d’avant de leurs conditions de vie en 1871, voilà que nos personnages redeviennent des acteurs et évoquent directement leur rapport au film et comment se croisent cette expérience artistique et leur vécu militant. Dès le début d’ailleurs, nos journalistes communards avaient commencé par présenter leurs rôles. Plus tard, ils avaient posé à un confrère une question aussi surprenante que fondamentale : « Donc vous êtes fictif ? – Bien sûr. Je représente le rôle de la presse papier dans ce conflit ». Autour, communardes et communards continuent de mener leur révolution sans plus se soucier de cet aveu de fiction. Ainsi se créent des ponts entre prolétaires révolutionnaires du XIXème siècle et interprètes militants du XXIème.  Les seconds évoquent leurs conditions d’existence avec la même hargne que les premiers, débattent avec une même urgence euphorique des thèses du film.

« Il faut allier le pessimisme de la raison à l’optimisme de la volonté » : sans le savoir, Gramsci résumait une partie du sentiment inspiré par La Commune. On aurait tort de penser qu’une expérience isolée le temps d’un tournage changera les choses (« Ne croyons pas qu’on a fait une révolution » dit un acteur à ses camarades), tout comme on aurait tort de conclure que l’entreprise était vaine : exister est parfois déjà un tel geste contestataire. Oui, La Commune est morte, oui, le film est fini. Les deux existeront tout de même à jamais.