Om Shanti Om, Farah Khan, 2007 | Tsounami 18 : XXIe siècle
Il était une fois Om, acteur cantonné à des rôles de figuration, follement amoureux de Shanti, actrice de premier plan à Bombay. Quel ne fut pas son désarroi lorsqu’il apprit que Shanti était éprise de son producteur, le grand méchant Mukesh, chevalier pas-si-servant puisqu’il finira par la brûler vive en même temps que son studio de tournage pour récupérer l’argent des assurances ! La passion étant plus brûlante que les flammes, Om n’hésite pas à se jeter dedans dans l’espoir de la sauver. Mais il meurt. Première moitié du film.
Deuxième partie, Om ressuscite dans le corps du bébé de l’éminent acteur Rajesh Kapoor, et grandit en devenant la star à succès Om Kapoor. Le destin le remet sur le chemin de Mukesh, devenu Mike après un passage à Hollywood, pour refaire le film qui trente ans plus tôt n’a abouti qu’à une tragédie : réminiscence, le souvenir du drame est ancré dans les décors comme dans son corps. Ne peut avoir lieu que la vengeance de l’amant sacrifié. Remettre en scène la mort orchestrée pour combattre le trauma et le bourreau. Combattre le feu par le feu.
Scénario baroque entre le conte, le soap opera et la parodie, il faut bien deux paragraphes pour résumer Om Shanti Om, chef-d’œuvre du cinéma bollywoodien, humble super-divertissement gonflé à l’autodérision et la grandiloquence bon enfant, premier au box-office indien à sa sortie, invitant plus d’une trentaine de superstars indiennes dans un caméo monumental. La profusion du récit, des personnages, des chorégraphies et des chants, rend un hommage malicieux, délicieux et généreux à la complexité esthétique des musicals indiens dont la culture reste indécemment inconnue en Occident. La première partie met donc en place un film-dans-le-film dans lequel l’industrie bollywoodienne est moquée par Farah Khan (réalisatrice du film, par ailleurs chorégraphe de référence au sein de cette industrie au milieu des années 2000) par tout ce qu’elle reprend du cinéma états-unien, à commencer par le star system exacerbé en mythologie. La boutade s’approche subtilement d’une réflexion politique sur le système des castes indiennes lorsqu’est révélée la liaison qu’entretient Shanti avec Mukesh, qui refuse de reconnaître publiquement leur mariage et préfère afficher ses fiançailles avec la fille du grand financier qui investit dans son film. Effet boule de neige : féminicide dans les hangars où l’actrice devait jouer la scène de la fête de fiançailles dudit film. Alors que Om lui offrait des rendez-vous galants rejouant toutes les grandes scènes romantiques des années 1940-1950 (on pense notamment à Max Ophuls et Lettre d’une inconnue lorsque les amants montent à bord d’un carrousel de paysages déroulant). Deux studios, deux ambiances. Les motifs circulent sous le kitsch et laissent entrevoir le decorum bollywoodien dans les décors ruinés parmi le verre brisé, carbonisés depuis des lustres. Fonctionnant comme des indices physiques de la tragédie, la fatalité se prolonge sous la forme du karma : nul n’échappera à la justice. Des cendres de la poudre artificielle renaîtront les feux d’un amour au moins plus fort que l’argent. Prédation capitaliste et patriarcale derrière les fictions du mythe de Roméo et Juliette, les deux meurent mais la femme un peu plus.
Hommes, gentils hommes
Si, dans la première partie, la relation entre Om et Shanti jouait des saris et du ghunghat (pratique du port du voile dans l’Inde du nord) pour instaurer une érotique du caché, la deuxième met en place un processus de dévoilement pour faire tomber les masques du drame. Ce qui ne fonctionnait que comme un plaisant divertissement sur l’univers artistique indien prend alors l’ampleur d’un reenactement (reconstitution) réparateur. En remettant en scène l’histoire de Shanti dans le film Om Shanti Om, dont le projet avait été avorté suite à sa mort, la réincarnation a lieu à deux niveaux : le religieux et le cinématographique. Renaissance bouddhique et théorie de l’actorat s’entremêlent pour donner sens à la mort, poussant le jeu à se théoriser lui-même. Om, réincarné en Om Kapoor, rencontre suite à un casting l’actrice presque parfaite pour incarner Shanti, une jeune femme qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau mais qui reste une provinciale avec les manières d’une pauvre fille. Alors, il la travaillera tel un Pygmalion, mythe permanent du cinéma qui ne tolère pas la self-made woman mais lui préfère la ready-made. Mais le film échappe au récit du sauveur et à l’impasse de ces schémas dans lesquels la femme n’est qu’un vecteur et transmetteur de subjectivation masculine par l’introduction réellement surnaturelle du fantôme de Shanti qui reprend sa vengeance en main, faisant de la mise en scène pensée par Om une pale figuration. C’est étonnamment une réflexion sur le cinéma comme art mortuaire qui traverse tout le film, comme une religion qui donne une autre vie aux laissés-pour-compte.
L’autre grande force de Farah Khan est sa manière de concevoir l’espace comme un rythme, jouant des profondeurs et des surfaces comme autant de points d’ancrage pour le mouvement des chorégraphies, à l’instar de son prédécesseur Satyajit Ray dans Charulata qui pensait la mobilité d’un regard comme une danse émancipatrice pour le personnage féminin. Décors dans le décor lors des scènes de tournage, changement de plateaux propre à la comédie musicale, faux murs en carton-pâte, tous les déplacements des corps deviennent une traversée de la vérité, jusqu’à ce qu’elle éclate ; et ce sera littéralement qu’elle nous arrivera à grand bruit, lorsque la lumière sera faite sur la manigance de Mukesh et que le lustre lui tombera sur la tête, vengeance parfaitement chorégraphiée pour que la chair rencontre son destin mortel, ce qui n’est qu’une question de temps.
Art de vie, de mouvement et de mort, Om Shanti Om rend un hommage à la tradition du cinéma bollywoodien, plein de tendresse pour les invraisemblances de scénario, le surjeu d’acteurs qui bouillent de ne devenir que danse et chant ou encore les effets baroques de mise en scène. Le cinéma est ici pensé pour ce qu’il est, une joie persistante qui jouit de l’espace ouvert à la créativité, à la couleur, à la libération maîtrisée de corps qui s’incarnent comme des figures d’un plus grand tableau abstrait (celui du mouvement et du rythme). Om Shanti Om est un film fantôme qui laisse les formes se dessiner sous les voiles des femmes, sur la toile tendue de l’écran blanc, qui résonne et persiste comme une berceuse ou un conte que l’on se transmet (peut-être pas au coin du feu pour Om !), pour comprendre que l’amour est plus fort que la mort et la mort plus fort que la vie d’une femme.

