Girlfriend Experience, Steven Soderbergh, 2009 | Tsounami 18 : XXIe siècle
Il faut considérer Sasha Grey comme l’un des visages de ce siècle. Elle s’est toujours trouvée à l’avant-poste des domaines auxquels elle s’est consacrée. Actrice de l’essor du gonzo, sous-genre pornographique lié à l’essor d’Internet où le scénario disparaît au profit de l’action pure, elle s’est d’abord fait connaître comme performeuse X. À cela s’ajoute une brillante carrière musicale d’avant-garde. Que cela soit en participant à l’éclatement des formes traditionnelles avec son groupe de musique industrielle aTelecine ou à celui du nouveau règne du numérique en collaborant avec Death In Vegas, elle est l’actrice d’une révolution sonore en cours. Aujourd’hui influenceuse, elle twitche ou vlog ses vacances en Normandie. Parmi les premières à tenter ce type de réorientation, elle a su avant d’autres capitaliser sur le lien parasocial construit avec son public, celui qui relie (et ne fonctionne qu’à sens unique) une personnalité à ses abonnés. Filmée en 2009 par un certain Steven Soderbergh, elle nous avait alors, sans qu’on le sache, déjà tout dit sur son rapport à notre époque.
Girlfriend Experience (2009) suit Chelsea (Sasha Grey), escort girl à Manhattan, qui propose à ses clients un service de luxe où elle feint d’être leur petite amie. En couple avec Chris, un coach sportif qui tolère cette activité si elle l’interrompt le week-end, le film raconte la difficile coexistence entre travail du sexe et véritable expérience de girlfriend. L’action se déroule en 2008, alors que se préparent les élections américaines et que survient la crise des subprimes. Ce contexte, à l’intérieur duquel les personnages baignent, touche inévitablement Chelsea, elle aussi soumise à la loi de la concurrence. Pour tenir, elle devra s’exposer davantage en ligne, quitte à se mettre en danger.
Soderbergh délaisse ici le faste d’un Ocean pour un film plus court (77 min) et au dispositif dépouillé : intrigue éclatée, alternance entre plans fixes et caméra épaule, acteurices méconnus voire amateurs. Des choix de mise en scène qui rappellent Lodge Kerrigan, avec qui Amy Seimetz adaptera le film en une série éponyme, diffusée sur Starz entre 2016 et 2021. Une sobriété qui produit de forts effets de réel mais qui contraste avec la lumière, très travaillée, douce en intérieur, quasi publicitaire. Soulignant ainsi le caractère factice de ce monde d’apparat, elle est signée du chef opérateur « Peter Andrews », pseudonyme de Soderbergh, habitué à masquer ses multiples fonctions en empruntant les noms de ses parents (pour le montage il prend d’ailleurs celui de sa mère). Amusant clin d’œil qui rappelle qu’on ne crée pas ex nihilo mais qu’on hérite de ceux qui nous ont fait.
La protagoniste s’adresse à un public aisé et vend l’illusion d’un rencard ordinaire, suivant une chorégraphie vue mille fois au cinéma et mille fois imitée dans la vie : dîner, discussion superficielle sur la journée de travail, « dernier verre » à la maison… Le sexe passe après, et jamais à l’écran. Sasha Grey livre ici une performance aux antipodes du gonzo. Chelsea vend un simulacre d’amour au milieu des intérieurs luxueux et figés. Aucune place ici pour la vie du corps, de toute façon devenu marchandise. Le cadrage la fonde dans l’espace. Dans la sphère intime, elle est presque constamment cachée par le mobilier. Lorsqu’elle travaille, elle semble faire partie du décor. Ses clients aussi, paraissent minuscules par rapport aux intérieurs spacieux ou face à la skyline new-yorkaise toujours visible en arrière-plan. L’homme est écrasé par sa création. Huit ans après 2001 et au lendemain de 2008, alors que la bourse s’effondre, on est en droit de s’inquiéter de voir le château de carte tomber.
La comparaison avec Shame (2011) de Steve McQueen est tentante : les deux films scrutent habilement la condition de l’homme occidental moderne ; mais Girlfriend Experience adopte le point de vue de la travailleuse et non des clients. Ces derniers sont seuls, certes, mais difficile de plaindre ceux qui récoltent ce qu’ils sèment. Ce n’est pas Chelsea qui a bâti ces tours : elle fait simplement le lien entre les espaces et les niveaux du récit. Elle tente aussi de vivre son histoire avec Chris. Lui croit encore à l’American Dream. Il pense pouvoir tirer parti de cet univers individualiste. Le montage met en parallèle leurs activités. Coach sportif, il fait comme Chelsea, et vend un lien factice, cette fois fraternel, à des hommes fortunés et isolés. Chacun tolère la prostitution de l’autre. L’amour au temps du capitalisme tardif a l’air d’un contrat de plus, mais qui aurait lieu le week-end et à titre gratuit.
Le film est entrecoupé de scènes où Chris accompagne en jet privé un de ses clients en route pour Las Vegas. Ils y discutent crise économique, pertes, gains, rentabilité. Leurs liens d’amitiés n’existent que parce qu’ils permettent de mieux calculer les intérêts de chacun. Dans la vie de Chris, la seule source d’irrationnel est la main invisible. Mais l’imprévu viendra d’ailleurs, de Chelsea, qui cesse soudain de suivre cette logique. Elle rencontre un homme né le même jour qu’elle et y voit un signe. Il paraît différent. Elle lui confesse, sans le nommer, le viol subi plus tôt par un blogueur qui promettait d’améliorer sa cote en ligne. Il l’écoute. Le décor, cette fois flou et indifférencié, signale une rencontre humaine, en dehors des flux économiques. Chelsea renonce alors au calcul et fait confiance à l’instinct. Elle se sépare de Chris pour passer le week-end avec cet inconnu. Pour la première fois, la machine échappe à la loi de l’argent, l’humanité résiste au capital.
Mais c’est ce saut de la foi qui la condamne car son jumeau astrologique ne viendra pas. S’ensuit ce plan terrible et froid où elle attend tandis qu’il lui annonce, en off, que ce séjour était une erreur. Il est comme les autres et calcule ses intérêts. Il ne va pas abandonner ses investissements : sa femme, ses enfants. L’immédiateté de l’information contraste avec l’immatérialité de l’informateur. Elle n’interagit plus avec un corps mais avec un petit appareil froid, le téléphone.
Cette image résonne avec la fin du film. Chelsea rend visite à un client habituel, un diamantaire new-yorkais juif orthodoxe. Dans l’arrière-boutique, l’homme se déshabille, parle des élections et d’Israël, garde sa kippa. Moment d’ironie ? Pas le temps de rire : l’homme la prend dans ses bras et commence à pleurer. La solitude pèse sur lui, plus que le regard de YHWH que son couvre-chef est censé lui rappeler. Le corps existe mais sa vérité reste inaccessible. La douceur d’une accolade s’achète, commande le capital. Le plus vieux métier du monde se voit renouvelé, désormais chargé de donner jusqu’à l’illusion de l’amour pur. Le client pleure derrière les barreaux de la cage dorée qu’il s’est fabriquée. Nos yeux à nous restent secs.
Palliatif virtuel à nos solitudes organiques, fruit de l’éclatement du tissu social extra-numérique en cours depuis les années 1990, le « parasocial » est assurément l’un des grands mots de ce quart de siècle. Alors que nos corps s’éloignent et que nos âmes s’engouffrent dans la cyber-réalité, le capital s’immisce et se nourrit de tout. Sasha Grey a vu venir ce tournant, elle en a fait une force. Protégée par un pseudonyme la préservant d’une mise à nue véritable, elle laisse derrière elle de belles images, de drôles de sons et l’illusion d’une rencontre. Quelle autre façon y avait-il de survivre à la crise ?

