Une nuance de nous

Après la réconciliation, Anne-Marie Miéville, 2000 | Tsounami 18 : XXIe siècle

« Le cinéma classique, tout comme le moderne, s’arrête ici, sur la route de la réconciliation, mais jamais plus loin. […] Après un sentiment de réconciliation avec l’univers, la mer et le soleil, le cinéma mondial s’immobilise, espace et temps. »
Jean-Luc Godard.

« Parler » est la première énonciation du film, son ouverture. Plus précisément, une enfant apprend à dire « parler » à une adulte — la première image était une parole. L’infans n’est pas sans parole. 

Le film commence aussi par là : une enfant relevant la tête au bruit d’une explosion — de feux d’artifice — faisant écho à l’enfance de l’art : la stupeur, le spectacle, dans un geste muet, les yeux grands ouverts ; mais aussi à L’Enfance de l’art (1990), où une femme, lisant à un enfant, relève la tête, surprise et silencieuse, à chaque bruit d’explosion — celles des bombes de Sarajevo. La guerre est la parole, mais les paroles peuvent rejoindre la paix de l’image. Il n’y a que le cinéma qui réconcilie.

Alors, de quoi ça parle ? Ça « parle de la parole », du pouvoir du verbe réconciliateur, de concilier le langage et exister en actes, dans les failles, réconcilier les deux bords d’une fêlure. Conversation, entretien, ou échange, le tout étant d’écouter les mots, parler de ce dont on ne sait pas parler, que ça en fait mal — parler jusqu’aux larmes godardiennes. Et c’est bien parce qu’on rate à être, à dire, qu’il ne faut cesser de le faire. Persister dans l’adhérence, persévérer pour s’accorder. Car quand « une parole réussit à se construire et à être génératrice de partage, d’échanges un peu profonds, elle s’inscrit dans le temps. […] L’amour n’[est] pas une histoire de couple mais d’une humanité avec une autre. Je pense effectivement que l’échange se construit, se tisse, et ne tombe pas du ciel.1 »

Montrer l’immontrable, le tabou d’un homme qui pleure, et ne pas dire la parole idéale et libératrice à une femme sans nom et gorgée d’injonctions ; parole en ultime tabou substituée par des lames et larmes tranchant le silence. Parole et silence, le tout en langage. Car le silence est une forme, comme le vent quand il ne souffle pas. Cette forme miévillenne apparaît comme une scansion, une pulsation, un rythme entre parole et silence. Miéville nous fait entendre et voir le bruissement des choses brisées puis recomposées, la réconciliation après le drame, venir après l’après. Et si elle sait si bien filmer la confrontation — le frottement à l’autre, contre et tout contre — c’est parce qu’elle sait encore mieux filmer l’espoir, le possible : réconciliation avec soi et le monde.

Comme pour Nous sommes tous encore ici (1997), ce film aurait dû être une représentation théâtrale. Fort heureusement, la cinéaste garde la caméra, et y redécouvre, encore une fois, le plaisir de la mobilité et du regard, en retrouvant une parole absente par l’image. Le corps n’est jamais loin, toujours là, acrobatique ou statique, taiseux ou qui « parle trop » (dixit Jean-Luc Godard/Robert sur lui-même). Plus que du théâtre filmé, le langage cinématographique se situe ici dans la différence, celle du montage, du cadrage, du plan ; le choix de montrer une image et non telle autre, le choix de percevoir tel manque. Choix d’un geste, de la geste d’un chacun. Les quatre personnages (Femme-Miéville, Cathos-Perron, Arthur-Spiesser, Robert-Godard), ensemble, « ont à partager un espace si nu de choses, […] qu’il contient dans sa base invisible une abondante provision de vie éprouvée et pensée.» Et c’est cette base invisible que constitue le dehors de l’image. Images stockant d’autres images. Celles d’Anne-Marie Miéville nous font ouvrir notre perception : elles réconcilient le dedans et le dehors. Ce qui compte alors ce n’est pas la dialectique, mais bien le « et », la jonction, conjonction, relation. C’est la multiplicité et la destruction des identités, c’est montré l’élément avec l’ensemble, par la frontière, la faille entre le dit et le tu, le montré et le caché, l’ici et l’ailleurs. Ils sont et nous sommes comme ce qui pousse entre les interstices : herbes fragiles mais habiles, coriaces et pourchassées, mais si peu de choses dans le temps qui passe. Les pousses entre les pavés, comme la mémoire, sont présences absentes, dans l’attente de l’oubli ; fixité en déclin dans le mouvement du Temps. Et comme ces brins d’herbes peuplant le film, les personnages s’entretiennent, et tentent d’entretenir leur condition de vie. En ce sens, le quatuor forme une gerbe : éléments solitaires ramenés en un ensemble, solidaires entre eux. Cohésion et harmonie des différences, des couleurs. Les tons du tu accordés en une nuance de nous. Cette réconciliation dédramatise et absout le renoncement — pour une renonciation ? —, donne l’opportunité de discerner ce qui nous rassemble.

Et l’herbe de continuer à pousser, et à la fin des fin, après l’après, tout comme au commencement, le Verbe sera là.

  1. Anne-Marie Miéville dans Carnet nomade, émission radiophonique du 22 juin 1998, par Anne-Marie Guerin / youtube.com/watch?si=8wI1nltMPetSsSZt&v=H6BfXuUfN1Y&feature=youtu.be ↩︎