#Untitled3

Mysterious Skin, Gregg Araki, 2004 | Tsounami 18 : XXIe siècle

Préambule : Mysterious Skin est pour moi un film si indissociable de Untitled #3, morceau de Sigur Rós qui le conclut, que rien ne me toucherait plus que de vous savoir l’écouter en lisant ce texte. 

En 2003, Gregg Araki avait peut-être déjà une vingtaine d’années d’avance dans sa manière d’aborder frontalement le traumatisme engendré par les violences sexuelles. Les OVNIS n’ont toujours été chez lui qu’une simple dissimulation (ça l’était déjà dans Nowhere en 1997) de quelque chose de bien plus grand, de bien plus grave. Les OVNIS dans Mysterious Skin, ils violent. Il ne se souvient pas de grand-chose, après tout. La nuit est tombée, il saigne du nez, il reprend ses esprits, prostré dans la cave familiale. L’été de ses huit ans, cinq heures de sa vie ont disparu. Oublier, c’était plus facile comme ça. Vital. C’est son cerveau qui a pris cette décision. Ces cinq heures, ce sont des extraterrestres qui les lui ont volées. À seize ans, Brian Lackey (Brady Corbett) en est désormais certain : « Il y a une lumière bleue. Je porte ma tenue de baseball, un extraterrestre plane au-dessus de moi. Il y a quelqu’un d’autre avec moi. Un autre garçon dans la même tenue. Il a de grands yeux noirs. Il me touche le visage. Je veux crier, mais je ne peux pas. »

En faisant le récit d’un de ses nombreux rêves à une femme mordue de phénomènes OVNIS, Brian parle pour la première fois de quelque chose qui dépasse tout ce qu’il pourrait imagine, quelque chose que son cerveau a préféré faire disparaître dans un trou noir. Dans un sous-texte arakien, une chose banale en dit une autre plus cruelle : Brian, encore persuadé de parler d’OVNIS, demande à cette femme fanatique si tout cela a bien pu rééellement lui arriver. La réponse est sans appel : « Oui, j’en suis sûre. » Gregg Araki met en images avec Mysterious Skin le traumatisme des victimes de viol, et va même au delà de ça, puisque ce film n’est ni plus ni moins qu’une peinture clairvoyante des mécanismes défensifs de ces dernières. Comment supporter la vérité ? Comment imaginer une seconde vivre avec ? On oublie tout. Le personnage de Brian Lackey est persuadé de toucher du bout du doigt la vérité. Mais celle qu’il ignore encore est pire que tout. 

Au rejet violent de Brian répondra l’hypersexualisation d’un autre jeune homme : Neil McCormick (immense et insolent Joseph Gordon Levitt), figure emblématique du film par sa nonchalance. Mysterious Skin s’ouvre sur son visage, enfant, une pluie de céréales multicolores tombant sur lui. Neil est bien « l’autre garçon » du rêve de Brian. Ils étaient là, ensemble, lorsque c’est arrivé. La tenue de baseball ? C’est parce que c’était après leur entraînement, parce que c’était leur coach. Gregg Araki laisse son spectateur comprendre seul l’horreur de la nature de cet homme, qui emmène chez lui Neil après les cours. À huit ans, Neil est amoureux de son coach, ses yeux de petit garçon ne voient que sucreries, caresses, séances photos amusantes. Nos yeux, eux, voient le reste. 

L’irrévérence de Gregg Araki éclate alors, à l’adolescence de Neil. Les thématiques explorées dans sa trilogie Teenage Apocalypse sont toujours là, plus assumées que jamais : sexe, anti-système, anti-adultes. Si Brian ne peut pas se souvenir, Neil, lui, ne peut pas oublier. En 2003, près de quinze ans avant Me Too, Gregg Araki ne juge jamais les choix de ses personnages : l’un n’est pas préférable. Pas de sommation au revenge. Pas de sommation à être fort, à faire face, à préférer oublier. Ils ont fait leurs choix, innés, vitaux, pour se défendre. Brian et Neil ne sont pas parvenus, comme les adolescent·e·s des précédents films du système Araki, à s’enfermer dans un microcosme, une bulle à peu près éloignée de la souillure du monde. Et puis, pas de quoi se protéger en 1991 en plein Kansas. Araki poursuit son pied de nez à l’Amérique puritaine : il affirme que la sexualité précoce de Neil n’est pas la cause de l’acte pédophile, elle est plutôt une réponse au traumatisme, une conséquence. Neil a fait le choix de se prostituer auprès d’hommes mûrs, moustachus, très souvent violents. Il va simplement vers ce qu’il connaît : le danger, le confortable. Comme une auto-punition qu’il s’inflige pour faire face. Le redire : une conséquence. Ces deux âmes finissent par se rencontrer à nouveau. Celui qui croit savoir et celui qui sait. Il est temps pour l’un de dire à l’autre ce qu’il sait depuis toujours. Brian se serre contre Neil. Le récit est sans pitié, malgré la douceur qu’essaie d’y apporter Neil. Il est temps pour lui de savoir, de faire face. Brian s’effondre en larmes sur les genoux de son conteur. C’est la nuit de Noël. Sur les premières notes de #Untitled 3 de Sigur Rós, Gregg Araki nous laisse entendre les pensées de Neil : « J’ai voulu dire à Brian que c’était fini désormais, et que tout irait bien. Mais c’était un mensonge. J’étais de toute façon incapable de parler. » Aucun moyen de défaire le passé. Ils ne peuvent pas disparaître, ni oublier ces cinq terribles heures. Désormais, il va falloir faire face, et espérer, qu’un jour, peut-être, cela ne leur collera plus jamais à la peau.