Critique | Der Klang, die Welt… de Robert Beavers | Cinéma du Réel 2026
Selon une légende remontant à l’Antiquité, les Memnon, colossales statues résonantes (kolossale Klangstatue) produisaient un bruit (Klang) sous l’incidence des rayons solaires. Ce bruit, comme un chant ou une corde d’une lyre qui se rompt, n’était pasencore une voix ni un langage, mais non plus silencieux. Il pouvait être décrit comme une lumière sonore vibrant sur une cloche de pierre.
Malgré la dure rigueur et logique germanique, la mathématique de la musique, le Klang de Robert Beavers, à travers celui de Dieter Staehelin, son ami musicien dont la voix parcourt le film, est à la fois perceptif et ontologique ; un son qui apparaît comme une relation, un tissu de rapports qui engage simultanément le temps, le corps et la mémoire. C’est une manière de faire du son non pas comme un support mais comme lieu même où le sens advient, dans une continuité jamais abstraite, toujours portée par une voix singulière. Le Klang devient ainsi une forme de subjectivation, un mouvement par lequel un rapport au monde se compose et se transforme.
Le Klang est fait d’écarts, d’intervalles, de retours et de suspensions. Jamais en un centre statique, il est vibration. Chaque son ne vaut que par sa différence avec un autre. Son et image se répètent, leur succession variable et instable produise un rythme et donc une forme. Une note tirée jusqu’à son extrémité, au fil de la corde sensible, comme un plan panoramique d’une parcelle de fleurs de crocus ; ou bien le clapotement des notes jetées au ciel comme les yeux de la caméra.
C’est dans cette tension entre le ton et son intervalle que ce court-métrage, de quatre petites minutes, trouve sa justesse : le Klang n’est ni pure harmonie ni simple dispersion, il est ce qui tient ensemble, conjointement, deux mouvements contradictoires. Il relie en différant, unifie ce qui échappe. La lumière sonore subsiste en une trace, quelque chose qui ne vit qu’en se répétant, se déplaçant autrement. Der Klang, die Welt… propose une expérience du son, où est rendue sensible la coexistence d’une continuité et d’une rupture, un écart, un creux entre le vivant et ce qui, toujours et déjà, s’en détache.

