Brèves du Réel 1

Critique | Brèves du Réel | Cinéma du Réel 2026

La critique est vaine. Que peut la critique ?

Ici et ailleurs de Jean-Luc Godard & Anne-Marie Miéville, 1976
(Palestine : Formes du refus)

« Un silence qui devient mortel parce qu’on l’empêche de s’en sortir vivant. »

« Il n’y a plus d’images simples. Seulement des gens simples. Qu’on forcera à rester sage, comme une image. »

Autour du collectif Mohamed – Cinq mailles à l’endroit… Cinq mailles à l’envers, 1975  & Le Garage, 1979
(Le Cinéma est à nous)

Les regards périphériques du Collectif Mohamed (ou Collectif Joint de Culasse du 8) viennent directement de l’intérieur, celui des contours et des banlieues qui, en se réappropriant les images par le dispositif amateur de la Super 8, reconstituent leur noyau. À Vitry-sur-Seine et Alfortville, les lycéen·ne·s se passent la perche et la caméra ; fabriquent ainsi un cinéma direct, participatif, politique. À travers des bouts de fictions bricolés tout droit du réel, les amitiés et les conflits s’entrelacent. De ces cinq mailles, une infinité dont les rouages se dévoilent à la fois dans le vivant générique comme dans la création de lieux improvisés autogérés. À la recherche d’espaces à soi, les jeunes dansent et habitent le garage jusqu’à l’intervention des policiers qui les délogent, la fin du film. Comme la vie, entre les terrains vagues vides en travaux et quelques poteaux électriques, le cinéma est à nous, est à eux.

A.G.

El León de Diana Bustamante 
(Compétition)

« Pas une minute de silence, une vie entière de résistance ! » et néanmoins il s’ouvre sur un grand silence – le film – puis, crescendo, un grésillement vibrant qui vient effleurer l’idée d’un long et lent tremblement de terre, une pesante stridence sur nos avenirs. Des sièges vides et révélés par un travelling horizontal, c’est l’ouverture d’El León et le ton donné : où sont les spectateurices de ce grand cirque qui fait notre monde ? Certains échos fantomatiques pèsent sur le court-métrage de Diana Bustamante. Un drap taché de sang. La pellicule de ces archives (tout le film se constitue par cette matière) bourdonne, pétille d’horreur. Est-ce un cauchemar ? Non, c’est l’auditorium El León de Greiff en Colombie, nom d’un poète dont les mots résonnent, nom du lieu où les assassinats politiques d’il y a une moitié de siècle provoquaient des regroupements de résistance, de motivation à vaincre les autoritarismes violents, dictatoriaux et meurtriers, à s’organiser, à se soutenir. Le lion rugissait là-bas et rugit à nouveau. C’est le film de vies entières et de toutes les résistances des prochaines. Aucune vie ne disparaît quand les archives et les insurrections n’abandonnent pas. À tout instant, elles sauront reprendre vie.

A.C.

Crau de Charles Moreau-Boiteau
(Compétition)

Dans l’habitacle d’une voiture, une femme s’endort. Ses yeux s’agitent sous ses paupières, pendant qu’un gros chien ronfle doucement à l’arrière. Surgissent des plans fixes de paysages : une usine au loin à la levée du jour, puis un recoin de forêt sauvage éclairée d’une belle lumière d’hiver. Dans une classe, une élève observe une répétition de chorale d’enfants situées en hors-champ. Ce chœur amateur et dissonant nous conte le film : un aria de cinéma sur « douze mois et quatre saisons », quarante-cinq minutes pour chanter la beauté de la plaine de Crau. De longs plans fixes de paysages battus par les vents, de bribes de natures, pas d’actions contenues, avec des humains souvent inertes, observateurs, voire souvent absents. Des plans pensés comme des fragments sans début ni fin, qui pourraient durer une éternité. Un film comme une contemplation voguant vers la rêverie au rythme de la nature, comme un ange qui passe en suspendant le temps.

C.G.

Cours très vite mais pas trop parce que ça glisse de Gina Wajskop
(Première Fenêtre)

Deux loupiotes flottent dans le noir, Achille et Itay, digicam en main, auto-filment leurs aventures aussi boisées que pixelisées. À hauteur de leurs yeux, Gina Wajskop observe leur quotidien, les suit, un peu trop de l’extérieur. Derrière son regard attendri s’immisce un sentiment d’intrusion. Ce procédé proche de l’extraction fait des jeunes garçons et de leur complicité des sujets qui faut alors libérer des contours des  images, ou alors, les laisser s’en emparer pour, en courant très vite, mieux s’en échapper.

A.G.

Rose moderne, Huancor, Pakatnamu prémonition, trois formes courtes de Louidgi Beltrame
(Compétition)

Non pas un, ni deux, mais trois films en un seul. Trois formes courtes dit le titre. Un premier titre sur un fond rose : Rose moderne et une première image, un premier crépitement. Un clair-obscur, une lumière au dehors, un cadre possible dans l’étroitesse d’un accès. Une fenêtre. Des passages. Des possibles. Une image mouvante d’une super 8 aux grains mouvants. Nous sommes dans un palais inca, puis des pétroglyphes andins dans le deuxième et, enfin, l’océan capté par quelques paysages rugueux dans le troisième. Une voix-off et un crâne, des ossements, la ruine de tout un monde. Une tête pour toute l’humanité. Du noir et blanc et de la couleur, toutes les alternatives d’un art en un seul bloc : juste trois formes courtes. Rose moderne, Huancor, Pakatnamu prémonition, trois formes courtes est l’expérience audiovisuelle d’un moyen poétique où la mémoire côtoie la nécessité du regard : le cinéma comme la chambre des possibles ; les sens et les chroniques du mémorial humain.

A.C.

Une arme à la main, j’ai traversé le désert de Laurence Garret
(Compétition)

Jusqu’où peut-on aller pour des papiers d’identités étatsuniens ? Qu’est-on prêt à endurer et faire endurer ? Ce sont des questions que nous posons, mais que le film n’effleure même pas une seconde. Nous suivons le parcours très esthétisé, très mis en scène, du représentant des vétérans de l’armée américaine ayant été expulsés du territoire étatsunien après leurs difficiles, torturantes, mais fières d’abord, années de services. S’il s’agissait d’apprendre que la politique migratoire américaine n’est pas seulement fasciste, mais également absurde : nous voilà bien avancés. Au fond, c’est un film sans profondeur parce que sans contrechamp : le destin de ses vétérans, leurs vies détruites par la guerre puis par la violente expulsion, est une tragédie pleine et entière ; mais, sans contrechamp sur l’action américaine en Irak, la charge critique paraît bien inoffensive, pour ne pas dire inexistante.

B.B.

Pourquoi vis-tu dans ce pays qui m’a tué ? de Hugo Mourard
(Première Fenêtre)

Naître dans une plantation et ne plus avoir de nom (et de ces racines, chercher l’arbre entier). Au cours des songes ou enfermées dans le noir, les voix des ancêtres, celles de Kandakèye et d’Elphège, traversent les tons verts-jaunes-oranges des paysages qui défilent. Par la fenêtre de la voiture et des photos, les champs de croix s’étendent, non loin des passages sinueux ou sans issue des tranchées. Pourquoi vis-tu dans ce pays qui m’a tué ? De l’autre côté de l’Océan-cimetière, Hugo Mourard compose avec ce passé, fait résonner, encore, magistralement, les chants et la veillée. 

À nous le souvenir, à eux l’immortalité.

A.G.

Baisanos  de Francisca et Andrés Khamis Giacoman
(Compétition)

13 000 kilomètres et 13 minutes. Un terrain de football est un lieu de rencontre ; cela se sait. Depuis 1920, le Club Deportivo Palestino offre plus que cela encore : un petit peu plus que des matchs de football ; un lieu de vie ? un moyen d’intégration ? des interrogations surtout, comme sont tous les espaces en suspens des destins diasporiques. « D’ici et d’ailleurs » : ici, au Chili, la diaspora palestinienne a fondé un club de Football ; ailleurs, en Palestine, 28 ans plus tard, c’était la Nakba, et l’Histoire et ses morts. Le film aussi se fait le lieu de rencontre entre cet ici et son ailleurs : il filme la communauté de supporters chiliens qui fait aujourd’hui la vie de ce club historique de la première division chilienne ; il nous fait entendre la voix d’un ancien responsable du Thaqafi Tulkarem, club de football professionnel palestinien. Entre cette voix et les images de joie et de fierté des supporters, il y a 13 000 kilomètres ; et pourtant le vers de Mahmoud Darwich « d’un ciel à l’autre pareil, passent les rêveurs ». Sous tous les ciels l’espoir est un combat, et par tous les moyens exister, exister encore, persister, est un acte de résistance : « c’est la preuve qu’ils ne nous ont pas oubliés ». Pour la diaspora palestinienne, qui n’est plus, bien évidemment, la seule à supporter le club, demeure toujours la suspension du livre des questions : que suis-je ? qui suis-je ? Cet exil, qui n’est même plus le mien, mais que je porte en blessure : le film ne cite pas Darwich une seconde fois, mais nous : « Suis-je moi ? / Suis-je là-bas, suis-je là ? / […] Je ne reviendrai pas comme je suis parti / Ne reviendrai pas, même furtivement ».

B.B.