Brèves du Réel 2

Critique | Brèves du Réel | Cinéma du Réel 2026


« Pour qu’une image existe, il faut lui accorder un peu de temps, un peu de patience. Il faut l’apprivoiser. Sinon elle n’existe pas, elle ne tient pas debout.1 »

Labore nobile de Juliette Achard
(Compétition)

« Travail noble » en latin ou « Nécessité urgente » en anticapitalisme. Ce premier film long d’Achard est un véritable (bien qu’allusif, dissimulé, voire violemment tendre) coup de pied dans l’industrie générale, le monde dit « du travail ». L’absurdité de ce dernier y réside partout – celle (évidemment) du travail en tant qu’emploi dans le monde capitaliste, chantage, contrainte. « Vous connaissez ce monde étrange ? » et les panneaux publicitaires défilent derrière les contes de la voix off. À Saint-Nazaire, il y a un paquebot et des camions, mais surtout une mosaïque d’individus et le désir d’un véritable et conséquent temps libre. Labore nobile montre la possibilité effective d’une idée du collectif, formellement et frontalement : l’équipe étant totalement créditée en ouverture du film. Il y a une filiation claire : Straub et Huillet, stylistiquement, se retrouvent de parts et d’autres. Les récitations ont leur rigueur ; la destination est la même : puisque la mort au travail et le deuil au travail sont partout dans un système où l’on exporte ce que l’on importe, alors le cinéma doit d’urgence s’ouvrir et déborder d’idées. Il n’y a pas d’images sans qu’il y ait derrière une sensibilité ou une idée.

A.C.

And the Moon Sets Over the Temple That Was de Justin Jinsoo Kim
(Compétition)

Car le cinéma a toujours eu un rapport très profond à la musique, le long métrage de Justin Jinsoo Kim prend pour titre le second morceau de la deuxième série musicale de Claude Debussy, Images (1907). Et de ce titre de recueil, il n’est question que de ça dans And the Moon Sets Over the Temple That Was, d’images triturées, remaniées : dans des plans larges et contemplatifs de paysages sud-coréens, le cinéaste fait intervenir des photos d’archives (par surimpression), un enregistrement sonore, ajoute une lune au dessus d’un temple, une anecdote historique écrite comme un sous titre. Par ce jeu de décadrage constant, le film se propose comme une enquête autour de la disparition de têtes de Bouddhas, dans laquelle le pays se raconte historiquement, par des strates et chemins de traverses inattendus. De Pompéi à la création des appareils photographiques Canon, le film se cherche pour aboutir à une forme d’abstraction magnifique : un chemin emprunté pour gravir la montagne modélisée en 3D par photogrammétrie sur fond de piano debussyen. C’est peut-être cela, le nouvel état de l’enfance de l’art.

C.G.

Being in a place – A Portrait of Margaret Tait, Luke Fowler 
(Focus Luke Fowler)

Dans le sillage de Margaret Tait, Luke Fowler compose un film fait de traces : fragments écrits, images laissées en suspens, voix retrouvées. Sans hiérarchie, les matières sonores et visuelles se croisent et s’entrelacent : souvenirs de proches, paroles anonymes, tout affleure avec la même nostalgie douce, polie par le grain de la pellicule. Regarder devient alors habiter. Les Orcades, archipel écossais, ne sont pas un décor, mais une présence continue, un trajet quotidien où lever la tête, le nez, les yeux, sur ces collines et ces fermes, ces variations de verts et de ciels, ces éclats de lumière et de fleurs. La saccade des « vidéos-poèmes » s’ébranle comme le mouvement synchrone des yeux permettant la vision des détails. Chaque infime transformation devient événement, intensité ; l’inachevé en matière vivante des archives fugitives. C’est dans ces sentiers qu’il faut prendre le temps, laisser advenir, accueillir l’inaperçu. Les images glissent de l’une à l’autre, les regards se mêlent et dialoguent entre eux, jusqu’à ne plus distinguer l’appartenance, comme un frère et une sœur confondant son souvenir avec celui de l’autre : Fowler rejoint ainsi Tait, ils s’assimilent dans le tourbillon des images et du temps ; le ciel conflue l’océan. Vies et paysages se répondent, tissant l’éphémère. Being in a place est un parcours, patient et sensible, menant un cinéaste vers une autre, dans un même mouvement d’attention au monde.

S.H.

We began by measuring distance (2009) & Home movies Gaza (2013) de Basma al-Sharif
(Focus Palestine : Formes du Refus)

Devant les nuages, sous le bruit des soleils et des alarmes saccadées, une prolifération de textes-matières traverse l’écran. Des voix, des poèmes, entre crochets, more and more and more and more and more et les mots débordent autant qu’ils habitent les draps, se fixent sur les images. Commencer par mesurer la distance, celle de la diaspora palestinienne jusqu’à entrer à Gaza et y observer l’ennui, les panneaux qui défilent, faire tressauter le téléviseur, le disque et les poissons. Derrière la nuit noire, la vitre de l’aquarium fait défiler des photos pour passer le temps et les mouvements décomposés des silhouettes sans repos, les mains vides. Un flux bleu pénètre le sable (une mer-brouillard), contamine l’abdomen de la guêpe et les plumes des gallinacés, tandis que les filaments des méduses traversent, encore, le ciel. Avec ses objets filmiques, Basma al-Sharif expérimente et travaille une dense matière, des allers-retours sur instruments stridents, au bourdonnement des véhicules aériens, les effets de transparence clair-soleil se confondent avec des surimpressions négatives, et font émerger les formes de vie, les modes d’existence à l’ère du génocide.

A.G.

Ce qu’on demande à une statue c’est qu’elle ne bouge pas de Daphné Heretakis
(Front(s) Populaire(s))

Une cariatide s’est échappée ! Serait-ce tout le peuple qui portait en colonne le poids du ciel ? Non, nous ne sommes pas dans un poème d’Hugo bien qu’ils et elles aient un peu l’envie aussi de crier : qu’« ouvrant ses gueules douloureuses /La demi-brute aboie après les demi-dieux /Et que tout le dédain de l’abîme odieux/ Tout le deuil de l’enfer et du bagne grimace /Sur le visage informe et profond de la masse… ». Le peuple, la foule, la masse, les êtres ; les gens et individus sont des statues, et la cariatide échappée : au café, après la fuite, elle s’ennuie, elle va vite ; Des fragments d’un discours amoureux de Barthes, aux trois tomes duCapital de Marx. Sous son nez une petite étiquette jetée, on lui annonce la Révolution : l’Association des saboteurs esthétiques d’antiquités ! Il s’agit, d’après le fameux et discret manifeste du poète surréaliste grec (pré-situationniste même, d’après les nomenclatures admises dans ce genre de cercle) Yorgos Makris, de faire sauter (enfin !!) ce foutu Parthénon ! Une cariatide s’est échappée : le Parthénon s’est déjà effondré, et pas qu’une fois. Pourtant, touristiquement, culturellement, les grecques d’abord, l’Europe ensuite, et le monde entier, nous sommes saisis par ce lieu : somme de pierres et dieux morts. L’association, pour la forme, propose de faire table rase : enfin, comme Makris, de le faire sauter ce foutu Parthénon, qu’on la fasse entre vivants, vraiment, cette satanée démocratie, avec cette fois, jusqu’au bout la petite musique de la fin de la lutte des classes. Mais notre cariatide échappée, indépendamment de son association révolutionnaire, elle en voit des êtres en colère en Grèce : et qui, bien malgré les statues, n’ont aucun désir de rester absolument immobiles tant qu’ils vivent… Ne change rien, pour que tout soit différent : certes ; mais rejoins-nous quand même place Sýntagma, ou place Omònia, avec du sérum physiologique et quelques outils polissés et adéquats. N’oublions pas : tout est déjà explosé : tout reste à détruire. 

B.B.

An Incomplete Calendar de Sanaz Sohrabi
(Compétition)

C’est dans les détails que se cache le diable. Chez Sanaz Sohrabi, l’histoire du pétrole de l’OPEP (Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole) se raconte dans les timbres, les magazines, un vinyl : autant d’objets et imageries culturelles entre 1959 et 1980 pour raconter une libération des pays colonisés. La forme du film se rêve comme un film de recherche à la Raoul Peck ou un film d’archives de Laura Poitras, mais elle n’a pas la rage primaire du premier ni la force révélatrice de la seconde, il n’en subsiste qu’une sensation de foisonnement confus. On est plus proche d’un reportage télévisuel Arte, surtout quand la cinéaste filme platement des lieux culturels financés par l’argent du pétrole (la Aula Magna de la Cité Universitaire de Caracas, élaborée par Alexander Calder). Il demeure cette archive sonore comme point de départ du film : Rhymes and Songs for OPEC, étrange enregistrement dans lequel le chœur de Caracas chante phonétiquement des chants traditionnels d’autres pays pétroliers, sans en comprendre les paroles. La musique comme possible utopie de solidarité entre les peuples, en voilà une vraie idée à filmer.

C.G.

The Nightseekers de Kavich Neang
(Compétition)

Extirpés tout droit d’un disque dur de Kavich Neang et de l’année 2014, cinq frères s’extirpent à leur tour de l’immense White Building, immeuble délabré où se jouent des modes de vie enchevêtrés. La nuit tombée, fini le foot et les loisirs, place au travail, le breakdance pour gagner sa vie, ou au moins de quoi survivre. La fratrie sillonne les routes de la capitale du Cambodge en vélo-taxi, sous le viseur de la caméra digitale, ses grains de pixels. La redécouverte de ces images et leur mise en montage réactivent ces instants, dans les bars et karaokés, où leur numéro s’expose pour aussitôt se dissiper sous les chants. Ceux qui sonnent faux, comme celui d’un père violent qui s’impose étrangement comme sujet, ou encore ceux de la souffrance ou des amours, qui auraient pu être davantage déployés.

A.G.

They Do Not Exist de Mustafa Abu Ali
(Focus Palestine : Formes du Refus)

Ils n’existent pas. Ces enfants qui mangent des glaces, ces adultes qui font fleurir leurs alentours, « Ils n’existent pas. ». Golda Meir, première ministre israélienne de 1969 à 1974, l’avait affirmé : le peuple palestinien n’existe pas. Ces femmes et ces hommes n’achètent pas ces patates, iels ne font ni ce thé ni cette pâte. Ces adultes ne s’occupent pas de ces enfants et ces enfants ne jouent pas avec ces jouets. Ce sont des jouets de notre imaginaire. Dans un camp, dans le sud du Liban, l’existence est une notion floue. Sa netteté n’est réservée qu’à celles et ceux qui la dominent. Sur ce manque, Mustafa Abu Ali filme alors des inexistant·es, des fantômes peut-être ? Des acteurices sans doute ? Iels jouent probablement le rôle de celles et ceux qui ne sont pas, qui n’existent pas – une vraie performance. Golda Meir l’a dit, il faut la croire ou à jamais subir la foudre. Sa fiction vaut mieux que nos documentaires. Ainsi, les lettres lues dans le film ne pourraient être que des songes égarés, des illusions, des fragments irréels et fantasques. Car il n’y a pas de résistance, nous le savons bien, ça n’existe pas. Ou peut-être qu’il serait préférable d’utiliser un autre terme ? Le mélioratif a cette limite de provoquer le besoin de justice. La « résistance » : terme adéquat ? Cousons nous les lèvres ! Mustafa Abu Ali n’écrit aucun panneau accolant « Vietnam », « Mozambique », « Indiens d’Amérique », « Afrique du Sud » et « Massacres Nazis » au terme de « Génocide ». Tout ça n’existe pas. Ce film n’existe pas. Le Cinéma n’existe pas. Je n’ai rien vu. Ni ruines ni massacres, personne ne saurait voir ce qui n’existe pas. Et d’ailleurs, qui oserait dire, voir ou filmer ce qui n’existe pas ? Mustafa Abu Ali n’a pas enregistré de témoignages, il n’a monté aucune image. L’image et le son, comme tout le reste : ça n’existe pas. Si nous avons vu, si nous avons entendu, c’est que nous aussi, assurément, nous n’existons pas. Aucun de mes mots n’a existé ; vous n’avez rien lu.

A.C.

  1. Jean-Marie Straub, Conversation avec Danièle Huillet et Jean-Marie Straub dans Le Portique, Numéro 1 – 1998 – La modernité.
    ↩︎