Critique | Brèves du Réel | Cinéma du Réel 2026
« Le cinéma sonore a inventé le silence. »
Robert Bresson
Eight Bridges de James Benning
(Séance spéciale)
Golden Gate Bridge Rio Grande Gorge Bridge Edmund Pettus Bridge Seven Mile Bridge George Washington Bridge Dubuque-Wisconsin Bridge Hi-Line RR Bridge Astoria-Megler Bridge. Avec Eight Bridges, James Benning fait un pont entre le ciel et l’eau en concluant sa trilogie débutée par Ten Skies en 2004 et 13 Lakes la même année. 8 plans-séquences de dix minutes chacun, qui nous incitent à mieux voir, mieux entendre, mieux ressentir le monde et, ici, sa majestuosité architecturale. Les eaux vertes et ciels grisâtres – en mouvement – mettent en contraste et donc au mieux en valeur ces ponts d’acier et de béton, suspendus, en arc, en cordes d’arc, à poutres, ou en treillis. Immobiles, nous fermons parfois les yeux pour mieux écouter le murmure et sentir le vent. De contempler minutieusement et divaguer largement, dix minutes passent alors drôlement vite.
S.H
WINDWARD de Sharon Lockart
(Compétition)
Après les différents espaces fermés ou pas loin de l’être, les quelques arrières-cours de Podwórka (2009), Sharon Lockhart espionne à nouveau d’autres de ces individu·es minuscules, appelé·es communément « enfants ». Dans les espaces déserts ou pas loin de l’être, les quelques horizons de WINDWARD, ces petits êtres tentent de toucher le ciel par cerf-volants ou grandes échasses. Les herbettes dansent au vent et les portes claquent : en douze plans patients, les coups du vent anesthésient le silence et les quêtes d’un ciel constamment renouvelé. C’est l’île de Fogo. Et quand ce n’est pas les champs, ce sont les vagues qui, prises par l’air, viennent frapper les roches en éclatant nos tympans affaiblis. Seules les mouettes apaisent le vent. Il faut savoir vivre aux vents si l’on veut mieux attendre. Et par attendre, l’on entend observer. Bien voir.
A.C
Tall el Zaatar de Mustafa Abu Ali, Jean Chamoun et Pino Adriano
(Séance spéciale)
Tall el-Zaatar est un massacre qui continue sous les décombres. Traversant un siège aussi étanche qu’une frontière, Mustafa Abu Ali, Jean Chamoun et Pino Adriano inscrivent en 1977 une marque dans l’histoire palestinienne et libanaise, par le seul et unique film documentant l’annihilation méthodique d’un camp de réfugiés à Beyrouth par les milices chrétiennes phalangistes. Là où l’espoir rencontre l’impasse, l’archive rend compte d’une possibilité ; malgré l’échec, l’événement de cette révolte. Une durée ininterrompue de mémoires et de paroles. Ça n’est pas une fin, mais un souvenir qui insiste, l’avènement d’une continuité : les voix restent, même lorsque la colline au thym n’existe plus.
S.H
Local Sensations de Tulapop Saenjaroen
(Compétition)
Il ne suffit pas de laisser tourner une pellicule en noire et blanc pour capter de belles idées… Local Sensations est un film fait au fil du hasard, sans grande cohérence ni harmonie. Tulapop Saenjaroen navigue entre des scènes éloignées de son sujet initial (l’architecture, que l’on comprend en réalité seulement avec les voix-off) et se perd malheureusement en chemin. Le motif répété, entre tout cela, ces grosses lettres tantôt défilantes tantôt disparates, manque de subtilité. L’on tente de se raccrocher pêle-mêle à des sons, une musique intéressante ; dissonance heureuse dans ce bruit visuel.
S.H
Pour la 48e édition de ce festival international, le cinéma documentaire apparaît comme un lieu de survivance et de recomposition fragile du réel. Des archives politiques douloureuses, aux suspensions du temps estival, en passant par la circulation des regards et de la parole (ou son absence), l’attention extrême et exigente se laisse advenir plutôt que démontrer : mieux vaut habiter les images que les saturer par un surplus de discours. Le réel surgit ainsi dans des formes ouvertes, souvent précaires ; un cinéma du doute et de la persistance, où voir est toujours un apprentissage du regard.

