Critique | Infiltrators de Khaled Jarrar | Cinéma du Réel 2026
À l’affût, au pied du mur israélien à Qalandia en Cisjordanie, brousses, terrain d’herbes puis caillouteux, Khaled Jarrar filme des hommes pris sur le fait, traqués. Entre chien et loup, les corps ne sont pas thermiques, l’image n’est pas infrarouge, mais rougie, orangée par les lampadaires de nuit qui allongent un air de longue haleine et furtif, où chaque nouveau mouvement repéré peut être source de prise en chasse. Ralentir, Jarrar étend la traque par des traînées lumineuses et sons délayés, qui brossent un étalement de clôtures ; ils détalent, cavalent, amplifient un usage accru de l’ouïe, qui compense la perte de visibilité nocturne.
Filmer la recherche d’un passage à faune d’un mur, est-ce accepter la mise en image d’un trope colonial qui déshumanise les Palestiniens ? Animalisés, hommes et femmes muent en un troupeau gorgé de prédateurs, surveillés et parqués, acculés et cloisonnés derrière les structures d’apartheid administratives et matérielles.
Les plans secoués, le tremblement du frein à main lorsqu’un passeur promet une traversée assurée et sans risques, Jarrar s’applique, met en évidence la manière dont la crainte instaure une sommation incessante. Les regards, eux, ne rebroussent cependant pas, et espèrent, tout en invectivant leur circulation entravée, barrée, coupée, amputée, vers Jérusalem-Est. Un mur des larmes-en-tensions empêchant l’accès à la vieille ville et ses mosquées. Les silences, êtres interdits, laissent entendre qu’ils rabattent cette mise au pas, cette ségrégation.
Ces vides sonores laissent voir qu’il n’y a aucune cohue autre que les tentatives révoltées de parlementer face à son enfermement, qu’il y a nécessité à plaider, avant d’être giflé par la dimension inéquitable et donc attentatoire, qui condamne les Palestiniens à enfreindre.
Si le mur cherche à montrer leur incivilité, puisqu’ils doivent être contenus comme une meute, c’est leurs aspirations réelles qui transparaissent, entre prières, médecins, boulots et proches, qui doivent être retrouvées de l’autre côté. L’humanité, celle substituée et dépouillée par les images d’un peuple emmuré en terre sainte, est reconduite, s’y dégage. Les éclats de débrouillardise, les états plaisantins, ou bien sévères et droits, des enfermés, prouvent une fraternité sans impasses et font faillir la tentative de cloisonnement, qui devient une simple entrave grimpée régulièrement. En ravivant les failles du système colonial à chaque passage du mur, les Palestiniens traversent leur déshumanisation.
Jarrar filme ces passages ; désormais à même la terre puisque les voies en hauteur sont barrées, proche donc des préoccupations de la vie courante, terre à terre, où seul l’enracinement peut atteindre les deux bouts. Deux mains se rejoignent par une brèche au niveau du sol, mille ka’ek (pains) glissés à quatre pattes, les familles rampantes et pataugeantes dans les tunnels clandestins. Filmer au niveau du sol conserve l’anonymat, mais assène de nouveau une vision de troupeau oppressé ; en filmant les bas du corps, jambes, jeans, et baskets, se dressant sur des échelles ou lézardant entre les percées. Des sabots et pattes d’animaux, membres comme seul ressort pour parvenir à sauter la clôture, tout en redoutant les jambes brisées par la chute, battues par la hauteur comme le relate un des clandestins.
Bleu et vert aigres des faisceaux de la sentinelle qui rappellent les tracés de la Ligne Verte, démarcation de l’armistice de 48, l’animalisation des deux bords s’installe aussi par les Jeep, ces sheep, moutons israéliens qui suivent leur berger Sécurité en pensant traquer les wolf palestiniens, c’est-à-dire en pensant contenir les loups qui entreraient dans la bergerie Israël. Bergerie certaine que les loups immiscés au sein des moutons se contenteraient de montrer patte blanche striée de bleu clair avant de faire transparaître leur vraie fourrure. Des infiltrés, Infiltrators, nommés ainsi depuis la loi de Prévention des Infiltrations de 1954, depuis que l’Etat d’Israël emprisonne les expulsés palestiniens réclamant leur droit de retour.

