Critique | La Ligne de flottaison d’Olivier Zabat | Cinéma du Réel 2026
Hésitants, ce sont des corps abîmés, survivants, des chairs altérées. Béquille d’appui, « c’est dur d’être vieux », fatigué, ressassé, il faut le soutien de la structure d’hébergement et de son personnel – l’abri, tel l’apaisement obligatoire (mis à part le courant, seule la toute dernière séquence du film se passe en dehors, dans la rue, sa tranchée : une passante crie « Pauvre France ! Pauvre France ! » en regardant les deux hommes SDF que Zabat enregistre. « Elle a aboyé et elle s’est barrée. »). Mais tous ne sont pas vieux, toutes ne sont pas vieilles ; ces gens s’y retrouvent malgré leurs différences, leurs ressemblances. Des regards fuyants, égarés et distraits, pensées d’ailleurs, et des mouvements lents lorsqu’il faut taper sur le clavier d’ordinateur, changer de jeu dans la console ou faire le café. La pesanteur de chaque mouvement, l’engourdissement global à portée de main.
Des dos courbés, des dents absentes et des doigts qui tremblotent : « Il faut se promener » sinon les jambes, autant que les bras, s’engourdiront. Un autre dit « je suis alcoolique. » avant de sortir du cadre d’un pas usé. Dans ce monde, dans ce système d’organisation sociale glaçante, l’engourdissement semble le point faible ; il manque intrinsèquement de dynamisme. Et sans dynamisme et sans mouvement, c’est la crise assurée de toute une économie. Les SDF sont par définition la marge ; en marge de tout, des lotissements, des petits train-trains, des vies que rien ne brusque, ils sont parfois sur les trottoirs, les bas-côtés, la contre-allée du monde, laissant passants passantes passer.
« J’ai pas une tête qui leur plaise. », ou comment apprendre à revenir au monde, apprendre donc à manier un entretien d’embauche : « Vous êtes les plus beaux, vous êtes les meilleurs. Ok. Et ensuite, nous, c’est-à-dire toutes les grandes choses que l’on va faire ensemble. Ok. Grâce à vous, grâce à moi : votre entreprise va prospérer parce que je serai un bon salarié, et je serai un salarié heureux parce que vous êtes une belle entreprise. ». Voilà par quoi l’on doit passer pour reprendre vie en société. Le reflet de notre ridicule général. Apprendre à reprendre les grands axes, les routes classiques. Or, tout le monde devrait l’apprendre, les marges sont plus belles, et Zabat a toujours su le voir : Arguments et quelques personnes psychotiques, Zona Oeste et quelques hors-la-loi ; mais néanmoins, elles sont plus dures. « Pauvre France ! » qu’on leur crie depuis le bon côté, s’époumonant d’une clairvoyance inconsciente, d’une lucidité involontaire. Toute la puissance lumineuse des contre-champs.
Mais dans cette marge, ce ne sont pas que des corps, ce sont aussi des mots, des bégaiements, des langues qui se croisent et se perdent, des langages propres, tout rudes soient-ils. Ce sont des discussions et des leçons apprises sur Google Translate : il faut répéter ce que dit la machine. Car tout le monde ne parle pas français. Au début du film, tandis que l’enfant sur ses genoux a le regard ailleurs, la mère répète ce que dicte la machine : l’enfance n’a pas besoin des mots. La séquence est très belle car elle exprime cette scission qui fait l’enfance et l’âge adulte – seuls les adultes ont besoin des mots, seuls eux comprennent le néant de leur mise à l’écart. Sauvés, les enfants vaguent loin de la réalité sociale. À cet instant, l’enfant est là, devant la machine, devant l’apprentissage, mais il ne l’écoute pas, non, il se trouve dans un autre monde. Les enfants ne s’engourdissent pas ; ils préfèrent se promener dans des contrées imaginaires, sans doute merveilleuses, sans doute moins abjectes que la nôtre.
Voilà La Ligne de flottaison. Partout et qu’importe où la caméra de Zabat observe silencieusement, il y a ce que l’on voit et ce que l’on ne voit pas : « On est là, mais on est invisible. » dit l’un des personnages. Zabat use des hors-champs et le micro est là. « C’est pas un moulin ici. Si la porte est fermée, vous n’avez pas à rentrer. » dit par ailleurs l’une des assistantes sociales. Nous suivons chaque lieu sans y être et la retranscription filmique garde l’honnêteté de ne pas tout voir, laissant l’espace nécessaire pour éviter le simulacre d’une connaissance. Nous n’apprenons rien, on nous informe pas ou peu, non, juste l’on voit, l’on entend. Des voix éraillées, déchirées, fripées ou des voix sous clopes et des poumons râpés, d’autres voix aiguës, d’autres voix perdues. Certains sont bilingues, ou polyglottes, tout dépendra de ce que l’on tire des mots et de leurs sens. Il faut se promener parmi les mots et les vivants, même sans savoir où aller, et juste errer, juste divaguer dans quelques instants de vie. Juste s’égarer pour mieux désengourdir le regard.

