Critique | Love is de Liza Kozlova | Cinéma du Réel 2026
« Est-ce que tu m’entends bien ? » Un appel téléphonique débute entre Liza et Djus. Liza est la réalisatrice du film, Djus est le protagoniste et cadreur amateur. L’appel est clandestin, « Attends, la police arrive ». Le grésillement et les frottements du téléphone témoignent d’une communication qui existe malgré une distance infranchissable. Un lien se crée pourtant. Il dépasse les murs de cette prison slave, dépasse les frontières, voyage dans le ciel. Les paroles se meuvent, les mots s’envolent, nous parviennent, et nous racontent une histoire : celle d’un lien passé, celui de Djus et Diana. Alors qu’on le voit déambuler, dans des couloirs et des chambres sombres et moites, Djus raconte qu’il a aimé une femme pendant trois mois et demi. Il livre, ému, la beauté de la naissance de ce lien amoureux, simple et puissant, libre. Puis il nous raconte leur séparation, le déchirement de son corps arraché à celle qu’il aime pour être enfermé dans la prison où il se trouve aujourd’hui.
Une nostalgie, celle du premier amour perdu, emplit le cadre. Djus et Diana apparaissent alors comme les héros d’une tragédie grecque, séparés par les murs d’un système carcéral qui ne semble pas s’intéresser à une quelconque justice restaurative. Djus, derrière les barreaux, paie ses erreurs, et il lui en coûte ce qu’il y a presque de plus éternel et de plus transcendant : son premier amour. Même coupé de tout, il ne peut se couper de ce que le monde lui a apporté de plus beau, de plus fort. Un amour vit en lui, continue de voyager, de se languir et de se mouvoir dans un espace aux contours incertains, alors même que son corps est contenu dans une zone contrôlée, dirigée, millimétrée. Il tape au mur, solide et immense, dans l’espoir de se faire entendre, de faire résonner son aliénation dans les structures de la prison. La petite caméra du téléphone zoome sur lui par à-coups, l’image est pixélisée, presque floue, rendant sa condition inaltérable, et d’une sensibilité troublante. Heureusement, il lui reste les nuages, au loin, le ciel, et ses souvenirs pour rêver et se remémorer. Tout en nous livrant son récit amoureux, il filme ses espaces de vie : sa cellule, le dortoir, ses codétenus, les couloirs, les fenêtres et leurs barreaux.
L’amour est comme une texture qui déborde des murs, qui franchit les frontières. Le lien peut disparaître subitement, comme l’appel téléphonique qui se coupe soudainement. Cette notion est présente dans les images mêmes du film. Elles sont tournées avec un téléphone portable, sans autorisation, et racontent cette mouvance, cette résistance. Les images tremblent, témoignent, avec une authenticité bouleversante, d’une vie en attente, en suspens, d’un quotidien qui attend d’être ailleurs, de corps qui attendent d’être aimés. Ils essaient d’être heureux, ensemble, mais n’y parviennent pas vraiment. Djus filme son codétenu, face caméra, il lui demande de sourire : « Je ne suis pas sûr de savoir sourire ». Son corps est figé, immobilisé par la douleur d’une vie qui n’est plus que traversée par une souffrance sourde. Au loin, très loin, hors de leur espace de vie, visible seulement à travers les tiges de fer qui les retiennent encore, le ciel s’illumine. Des fusées de couleurs explosent, comme la promesse de quelque chose de grandiose qui se vit sans eux, au loin, et peut-être pour eux un jour. C’est leur rêve, leur cinéma à eux, leur promesse d’une explosion d’émotions et de sensations. Ce que Djus cherche c’est l’espoir, et il en trouve un peu dans la mémoire de sa vie d’avant.
Derrière cette histoire d’amour, il y a le récit d’un homme qui espère vivre, qui espère se mouvoir dans un monde dans lequel il pourrait se construire. Il veut être réalisateur de documentaires, il veut « laisser une trace dans le monde ». Ce qui se cache dans ses yeux, derrière la vulnérabilité d’un corps contraint, c’est tout ce qui est encore à lui, tout ce qui lui confère une dernière marque d’humanité : son lien au monde et aux autres. De la même manière qu’il perçoit, à travers les yeux de la femme qu’il aime, tout le malheur que cette situation lui cause, on peut voir, à travers les vidéos qu’il nous adresse, à travers son regard, tout ce désir de vivre et de résister.
Ce film nous rappelle combien la liberté de se mouvoir, de se lier aux autres, que l’on croit acquise, reste fragile, toujours menacée. Il s’ouvre sur les nuages et sur cette question : « – Est ce que tu as eu un deuxième grand amour ? – Non mais j’espère que ça arrivera dans le futur ». Dans cet espace contraint, où tout tend à appauvrir les corps et à réduire les vies, Liza et Djus font de l’amour un lieu d’espoir, une manière de rester humain, de continuer à habiter le monde, au-delà des murs.

