Après l’hiver, le printemps

Critique | Suburbia, aller-retour, Damien Cattinari | Cinéma du Réel 2026

Partir pour mieux voir. Laisser s’écouler le temps pour ensuite se le donner, le prendre, pour y faire ou laisser mûrir des choses en nous. Observer le mûrissement du monde. Son murmure et son geste, l’éclosion d’un horizon, sans but ni attente, seule l’ouverture de perspectives. Territoires urbains et ruraux, les banlieues parisiennes sont des espaces en mouvement, de mouvements. Conflans-fin-d’Oise, Coignères, Créteil, Andrésy… Des cycles et des hachures, d’unité et de multitudes, le tout en un cercle vertueux, regroupant en son sein les espaces et leurs relations, leurs interconnexions. Ciel, terre, immeubles, passants ; bruits d’oiseaux, d’avions, de trains, de voitures ; et par-dessus l’humanité, en dedans le regard, au creuset de l’intime. 

27 plans longs et fixes, où la durée et la fixation se déploie en un mouvement omniprésent : caresse amoureuse, poussière s’élevant d’une moissonneuse, aller d’un train et retour d’un autre, d’une petite fille faisant des ronds à vélo. Tout est apparition et disparition, surgissement et obstruction, des étoiles en surimpression à la double superposition des puits de pétrole, apparue en ombre par un rayon de soleil sur le reflet d’une flaque de pluie. Destruction et construction d’immeubles, creusement de sillons, arc-en-ciel emporté par le vent puis retrouvé dans le halo coloré du téléviseur recouvrant les visages nocturnes et lumineux. Un épais brouillard d’hiver recouvre — pour mieux découvrir ensuite — l’immense ciel boisé. Après l’hiver, le printemps.

Dans ce tout, quelques portraits où l’on voit et sent avec eux, où l’on écoute, solitaire, le battement des cœurs, la musique mélancolique, les conversations de café. L’on entre dans ces tableaux vivants – présentes absences répétées – et l’on y décèle comme un sentiment d’attente douce et patiente, baigné d’une sereine contemplation. 


Suburbia, aller-retour est un lieu d’accueil, d’écoute, d’effleurement. À travers leurs contrastes, les choses sont toujours en transition, d’une à l’autre, du soudain au lancinant. Par les changements d’échelle, extérieur-intérieur, par les bouleversements, d’ombre et de lumière, la tonalité est sans cesse mouvante, au sein comme entre chaque plan. Dans cette traversée, rien ne se répète à l’identique, tout revient autrement, déplacé. Les motifs se transforment, glissent d’un plan à l’autre, d’un regard à un autre, comme si la répétition n’était jamais retour à l’identique mais production d’écarts, dans une continuité brisée, faite de reprises et de bifurcations, où chaque apparition porte la trace d’une autre sans jamais s’y réduire. Ainsi, le monde ne se donne pas comme une unité stable mais comme un tissage de variations, une vibration constante entre ce qui demeure et ce qui fuit. Dans cet entrelacs, le regard se laisse affecter par les différences qui naissent au cœur même de ce qui semblait se répéter, découvrant dans chaque cycle une intensité nouvelle, une autre manière d’habiter le temps. Damien Cattinari nous offre une expérience sensible où le regard apprend à parcourir le monde, ses métamorphoses.