Critique | À pied d’œuvre de Valérie Donzelli, 2026
Alors que son cinéma est célébré à la Cinémathèque Française à travers une rétrospective, le nouveau film de Valérie Donzelli, À pied d’œuvre, se présente comme une volonté de s’échapper de la structure qu’a construite la cinéaste. Cela se sentait déjà dans le très hitchcockien L’Amour et les Forêts (2023), et elle le dit elle-même, lorsque le personnage qu’elle interprète demande à son personnage principal : « Je ne veux plus que t’écrives sur nous. » Elle qui a toujours mis en fiction sa propre vie (comme exemplairement dans La Guerre est déclarée), la voilà qui choisit de quitter le navire, de construire un film contre son propre système, par le moyen de l’adaptation d’une autobiographie, celle de Franck Courtès. Paul (Bastien Bouillon) était un photographe reconnu, lorsqu’il décide du jour au lendemain d’abandonner son travail pour devenir écrivain, ce qui peu à peu le paupérise, l’excluant de sa propre classe, à la fois sur les plans économiques et sociaux, le poussant dès lors à travailler en tant que manœuvre pour se permettre continuer à écrire et vivre. Autrement dit : c’est l’histoire d’un personnage donzellien qui veut sortir d’un film de Donzelli. Mais pour cela, comment faire ?
Tout d’abord, il faut détruire, faire table rase. C’est la première image du film, celle d’un (quatrième) mur tapissé de fleurs qui se fendille, puis tombe sous les coups d’un maillet. Poser une étagère, déboucher des toilettes, déplacer des gravats, tondre la pelouse, arracher des buis qui foutent le cafard, réaménager un espace qui ne convient plus, telles sont les missions que l’on confie à Paul. C’est aussi celle qu’il se donne à lui-même : reconstruire un espace et un temps à soi qui lui permette d’écrire. Mieux surveiller ses gestes de manœuvre pour éviter de nouvelles douleurs dans le dos, s’accommoder des discussions avec ses proches qui ne comprennent rien à ses choix de vie, surveiller ses dépenses, « du moment que j’écris » dit-il.
Ensuite, se délester du superflu. Revenir à des éléments de mise en scène simples. Les séquences de montages clipesques qui faisaient la force de Main dans la main (2012) et de La Guerre est déclarée (2010) sont désormais plus sobres (à travers un dispositif de caméra super 8 qui adopte le point de vue direct de Paul), et la mélodie composée par Jean-Michel Bernard (habituel compositeur des films de Michel Gondry) est ici un mythe de Sisyphe à lui tout seul, une obstination musicale en huit notes seulement qui est même sifflée par les passants. Et lorsque Donzelli cite ici Joe le taxi et Foule Sentimentale, ça n’est plus pour donner de la fantaisie aux personnages, mais pour combler un vide gênant par une pirouette ironique, comme entre Paul et Pierre, un ami qu’il n’a pas vu depuis longtemps qui s’étonne de le voir en chauffeur Uber. La voix off volontiers romanesque et truffaldienne de ses autres films trouve ici une tonalité plus terre-à-terre, rêche aussi, directement tirée de la plume de Franck Courtès (même si cela n’empêche pas la cinéaste de citer ouvertement la narration et les motifs visuels de L’homme qui aimait les femmes).
À pied d’œuvre est un film parallaxe pour sa cinéaste, une transition, un déplacement pour mieux s’observer. « Ce qu’est la lumière à cinq heures de l’après midi en hiver : il fait déjà noir, mais ça n’est pas encore la nuit. » Comme Donzelli a pu le dire, c’est sa monteuse qui lui a mis le livre de Franck Courtès dans les mains en lui disant « ceci est ton prochain film ». Ce décadrage constant s’incarne dans une séquence fabuleuse au milieu du film, qui rejoue une fête donzellienne (avec musique pop, personnages aux accessoires excentriques, et appartement parisien), jusqu’à l’arrivée de Paul : il n’est pas là pour la fête (il l’évite durant tout le film), il ne vient que pour monter une armoire achetée sur un coup de tête. Le choix de donner le rôle principal à Bastien Bouillon poursuit cette idée, lui qui a souvent été relégué aux rôles tertiaires des premiers films de Donzelli, le voici sous le feu des projecteurs, mais celui d’un contre champ que la cinéaste ne s’était jamais autorisée à filmer. Détruire, dit-elle, détruire, fait-il, remettre en jeu son cinéma pour continuer à vivre.
À pied d’œuvre de Valérie Donzelli, au cinéma le 4 février 2026

