Critique | La Cache de Lionel Baier, 2025
Souvent filmée par au-dessus, de sorte à ce que l’on ne distingue pas la différence de niveau qui sépare un sol de l’autre, la volée de marche amovible derrière laquelle se dissimule la cache de l’appartement de la rue de Grenelle est prise dans un jeu d’optique qui enracine une réflexion sur le decorum. Les Boltanski vivent les débuts de mai 68 comme une toile de fond à leur quotidien de foyer juif et oisif.
Si les parents du petit Christophe ont fait le choix du monde extérieur et participent activement à la vie politique du pays, le reste de la famille vit en autarcie, repliée et cloîtrée dans la cour de leur immeuble de force partagé avec une maisonnée catholique conservatrice. Les rares sorties par delà la lourde porte cochère restent ombiliquement raccordées à la voiture familiale, autour de laquelle Lionel Baier déroule des images sur un fond vert de bric et de broc pour montrer la rue. Cet artisanat à la Gondry a pour vertu de décentrer la lourde voix off faisant signe vers le roman que le réalisateur adapte, pour se tourner vers la question de l’engagement politique dans la petite histoire.
Ces individualités, qui vivent organiquement dans leur entre-soi depuis l’Holocauste dont le grand-père a été l’une des victimes, sont traversées par les événements qui ne deviendront donc historiques qu’a posteriori. Le point de vue adopté est celui de l’enfant qui régit les jeux cabotins du montage, faisant de l’image non pas la vérité mais un souvenir foutraque et joyeux.
La guerre des boutures
Là est sans doute la limite de La Cache. Si le personnage de l’oncle linguiste intéresse tant Baier, c’est par fascination pour le décodage rhétorique. Mai 68 semble ainsi se résumer à des slogans, et — adaptation cinématographique oblige — des affiches militantes. La violence est toujours cadrée, contenue, par un écran de télévision, une fenêtre, ou transperce à peine par un jeu d’ombres l’immense porte bleue.
Faire un récit à hauteur d’enfant ne devrait pas justifier visuellement d’une édulcoration des abus policiers, simples ombres derrières la grande porte, hors-champ dont le vacarme probablement inoubliable est mis en sourdine par le médium cinématographique. La violence des forces de l’ordre est presque réduite à un jeu de cache-cache entre De Gaulle gamin fugueur et ses gardes du corps dans la maison, laissant planer sans grande émotion les douloureuses réminiscences des descentes nazies. Les coutures sont trop grosses pour ce parallèle, les CRS SS.
Reste alors l’autre mort, celle que la vie a voulu pour nous, celle de l’arrière grand-mère plus soixante-huitarde que tout le monde dans son je-m’en-foutisme à tout va. Cette mort sera la seule qui permettra peut-être à ses protagonistes de s’émanciper de la cellule familiale pour parcourir l’ailleurs. Ou pas. Le grand-père qu’incarne feu Michel Blanc (peut-être le plus bouleversant chant du cygne pour le spectateur), et Christophe s’en vont à Odessa disperser les cendres, cet arrière-pays duquel elle venait. Ils n’y mettront jamais les pieds et ne rencontreront aucun autochtones, ne pouvant s’empêcher d’essayer d’apercevoir la rue de Grenelle, de loin « fronçant les yeux ». Et nous, les sourcils.
La Cache de Lionel Baier, en salles le 19 mars 2025